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Le baiser de la lune Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

 Lutte contre l'homophobie ou contre l'hétérosexualité ?

 (cet article a été publié pour la première fois le 8 février 2010 dans Causeur )

 

            Ce n’est qu’un « simple conte » ! C’est « scandaleux » de ne pas montrer aux enfants de CM1 et CM2 le court métrage Le baiser de la lune, mettant en scène l’amour entre le poisson-chat Félix et le poisson-lune Léon, vaccin préventif contre l’épidémie d’homophobie qui menace de décimer la jeune génération. Ainsi s’indigne vertueusement Jean-Luc Roméro, conseiller régional d’Ile-de-France et militant gay séropositif, dans les colonnes de l’Express du 5 février 2010. (1) Luc Chatel, ministre de l’Education, a été outé : c’est un suppôt de Dieu, possédé par l’esprit de Christine Boutin, conservatrice forcément ultra, et il a été livré à la vindicte de tous les exorcistes de « clichés » et autres pourfendeurs de « stéréotypes ». Il s’oppose à la glorieuse marche du progrès vers l’égalité totale et définitive en interdisant ce dessin animé que le Haut commissariat à la jeunesse a pourtant financé à hauteur de 3000 euros, d’après les aveux de Martin Hirsch sur RMC le 5 février.

L’inquiétude des néo-bigots progressistes est d’autant plus vive que simultanément une enquête d’Ipsos Santé diligentée par la Fondation Wyeth montre que la grande majorité des adolescents « ont beau être éduqués ensemble, ils se réfèrent toujours aux mêmes clichés pour définir leurs différences. La femme ? Elle se caractérise avant tout par ses atouts physiques - féminité et séduction - puis par la maternité et la sensibilité. (…) Quant à l'homme, il se distingue avant tout par sa virilité, son machisme et son travail, affirment les 15-18 ans sans que leurs aînés leur aient soufflé les réponses. » (2) Horreur, « on essaie d'abolir les différences mais les adolescents s'y raccrochent », explique le pédopsychiatre Philippe Jeammet. Les rééducateurs s’affolent, il faut donc attaquer plus tôt, dès le primaire : « Malgré tous nos efforts, nous avons du mal à équilibrer les statistiques. » se lamente la rectrice de l’académie de Besançon, Marie-Jeanne Philippe.

            Un simple conte, dites-vous ? Mais un conte n’est ni simple, ni innocent, c’est au contraire une chose complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d’arguties théologiques, comme l’a montré Bruno Bettelheim dans son admirable Psychanalyse des contes de fées. (Je présente par avance mes excuse aux esprits libérés de notre époque glorieuse qui feront la moue devant cette référence désuète, à jamais disqualifiée à leurs yeux parce que Bettelheim croyait toujours en la vertu de la culpabilité, et en l’importance du sens de la vie. Ce n’était sûrement qu’un effet corollaire de ses vacances à Dachau, et de son syndrome du survivant. Il n’était pas comme nous, un inventeur du bonheur.)

Cependant, ceux qui disent qu’il ne s’agit que d’un « simple conte », et qui s’indignent qu’on s’en prenne à quelque chose d’aussi « innocent », sont des fieffés hypocrites, car même s’ils n’ont pas lu Bettelheim, ils lisent sûrement avec avidité les derniers théoriciens du management. Or la dernière mode qui balaie les cerveaux des décideurs, la dernière fausse trouvaille pour faire vendre tout et n’importe quoi, de la guerre d’agression préventive à un vulgaire papier toilette, en passant par les nouvelles valeurs de notre société pacifiée, c’est la théorie du storytelling. (3) Tous les cadres actifs en parlent comme d’une grande découverte, comme si « raconter des histoires » n’était pas depuis toujours l’art le plus consommé de mentir, uniquement parce que l’appellation anglaise refoule la charge morale dont n’a pas encore été expurgée l’expression française. Et qu’y a-t-il aujourd’hui de plus ringard que la morale ?

Aussi rien n’est moins innocent que raconter une histoire et a fortiori un conte. Sinon pourquoi Voltaire, bretteur infatigable du Verbe, aurait-il fait du conte philosophique son arme de prédilection contre l’obscurantisme ? C’est sa douceur, qui rend le conte terriblement efficace:

 

 

Que vaudrait la douceur

Si elle n’était capable

Tendre et ineffable,

De nous faire peur ?

 

Elle surpasse tellement

Toute la violence

Que, lorsqu’elle s’élance

Nul ne se défend.

(Rainer Maria Rilke, Vergers, Printemps, V)

 

            A lire le synopsis, à regarder et à écouter attentivement la bande annonce disponible en ligne (4), Le baiser de la lune fait atrocement peur par sa douceur, et on ne peut que se réjouir que quelques uns se soient défendus avant qu’elle ne s’élance à la conquête des esprits des enfants prépubères. C’est ce qui fait passer les opposants à ce film pour d’atroces dinosaures violents : ils ont montré leurs crocs au miel et au sirop !

            Ce dessin animé voulait participer à la prévention de l’homophobie. On s’attendrait à ce que le héros soit le poisson-chat Félix, qui, après maintes épreuves, trouverait le bonheur dans les bras du poisson-lune Léon. Cependant, d’après le synopsis, le héros du film, c’est une héroïne : « Ce film raconte l’évolution du regard archaïque d’une grand-mère, sur les relations amoureuses. » affiche le site officiel du court métrage. C’est la vieille peau qui est rééduquée : « Prisonnière d’un château de conte de fée, une chatte, « la vieille Agathe », est persuadée que l’on ne peut s’aimer, que comme les princes et princesses. Mais cette vision étroite de l’amour est bouleversée par Félix, qui tombe amoureux de Léon, un poisson-lune, comme par la lune, amoureuse du soleil : deux amours impossibles, pour « la vieille Agathe ». Pourtant, en voyant ces couples s’aimer, librement et heureux, le regard de la chatte change et s’ouvre à celui des autres. C’est ainsi qu’elle quitte son château d’illusion et se donne enfin, la possibilité d’une rencontre… »

            A analyser de près le message de ce synopsis, on s’aperçoit qu’il contrevient au message éducatif fondamental du conte de fées, explicitée par Bettelheim, à savoir que « la lutte contre l’adversité est intrinsèque à l’existence, mais que si l’on ne se détourne pas de la difficulté, (…) on vainc les obstacles et à la fin on sort victorieux. » (5) Pour le poisson-chat Félix le bonheur homosexuel est posé d’emblée comme un acquis, tandis que sa grand-mère, « la vieille chatte, Agathe, » ne s’élance pas dans des aventures extraordinaires pour rencontrer enfin son prince charmant, mais abandonne son rêve et fait le deuil de son désir, qualifié de « château de l’illusion ». Ainsi cette histoire met en scène une concurrence entre un désir homosexuel immédiatement comblé et un désir hétérosexuel qui se languit indéfiniment, pour affirmer la stérilité de l’attente du « prince charmant » face à la gaîté vécue spontanément dans la rencontre du même. Ce qui disparaît dans les deux cas, c’est l’action, la lutte pour combler ses désirs et atteindre son rêve. A rebours de tous les contes de fées classiques, ce court-métrage enseigne qu’il n’y a rien à faire pour être heureux. La toile de fond de cette histoire, c’est la passivité et l’arbitraire : ou bien on a la chance de rencontrer son poisson-lune, ou bien on reste à jamais enfermé dans son « château de l’illusion ». On n’y peut rien. C’est un message désespérant pour tout jeune esprit, déjà suffisamment convaincu de son impuissance relative face au monde des adultes.

            Plus encore, dans ce film le désir homosexuel joue un rôle de médiateur par rapport au désir hétérosexuel, car c’est en voyant ces poissons s’aimer que la vieille chatte « se donne enfin la possibilité d’une rencontre… » (Je me demande comment finit vraiment le film, que je n’ai pas vu, et ce que cachent ces trois points de suspensions : est-ce qu’Agathe, la vieille chatte, en rencontre une autre et elles commencent à se lécher ?) Ce qui est affirmé ici, c’est que les hétéros doivent prendre exemple sur les homos s’ils veulent être heureux. C’est un jugement implicitement négatif de la séparation des sexes et de la démarche hétérosexuelle, d’autant que celui-ci est porté par « une vieille chatte » insatisfaite, ce qui est explicitement une vulgarité, soulignée par la rime avec « Agathe ». De plus, la sexualité des chats est une sexualité douloureuse, aussi le choix de cet animal pour incarner l’hétérosexualité trahit une condamnation, si ce n’est une peur tenace de l’union hétérosexuelle, vue implicitement comme une source de désagréments.

Le choix des poissons pour représenter les homosexuels est aussi hautement significatif, puisqu’ils sont fondamentalement asexués, et que leur différenciation ne se fait qu’en fonction de la température de l’eau et de son acidité, bref de leur environnement. Quoi de plus adéquat à la vision des Gender studies, dont sont pétris tous les progressistes dénonçant le « phallogocentrisme et l'hétérosexualité obligatoire », que ces poissons dont le sexe change en fonction de leurs conditions de vie ?

            Par ailleurs, si « la vieille chatte, Agathe » est la malheureuse « grand-mère » du flamboyant poisson-chat Félix, cela veut dire que les chats ne font pas des chiens, mais des poissons. Le sens de l’évolution des espèces est inversé : les mammifères sont données pour les archaïques ancêtres de ovipares. Le réalisateur du Baiser de la lune  nous signifie ainsi que la différenciation sexuelle, propre aux mammifères, n’est qu’un atavisme voué à disparaître chez les nouvelles générations frétillantes et muettes de poissons. Faire croire cela à des enfants en passe d’entrer dans la puberté, où la question cruciale de leur identité sexuelle les tourmentera cruellement, n’est certainement pas la meilleure aide que l’Education nationale puisse leur fournir.

            Enfin, ce film comporte une composante obscène majeure, enrobée dans un langage mielleux. Il ne s’agit pas, comme le prétend Sébastien Watel, son réalisateur, de « donner une vision moins stéréotypée des relations amoureuses », mais de parler de la relation proprement sexuelle entre deux individus, sous couvert de parler d’amour. Que signifie la phrase « Léon, le poisson-lune, m’a fait briller comme un soleil » associée à « Sûr que mademoiselle la lune, pour briller autant, elle doit en connaître des trucs, que les petits poissons chats comme moi ne savent pas. » ? Quels sont ces « trucs », ce « baiser » que la lune connaît pour « briller », et qu’un gosse de dix ans ne doit absolument pas connaître à son âge ? A quoi peuvent-ils renvoyer, sinon à des expériences sexuelles ? Par conséquent, la rencontre avec Léon, qui fait aussi « briller » le poisson-chat « comme un soleil », ne peut être logiquement qu’une rencontre sexuelle. Il ne s’agit pas d’une simple histoire d’amour, comme l’affirment les auteurs du film, car même à dix ans on sait ce qu’est l’amour. La composante sexuelle est centrale, directement indiquée par la métaphore filée de la lumière. Ce film est donc porteur d’un message pornographique, si ce n’est pédophilique : si les métaphores y gardent une valeur constante, on nous raconte qu’un poisson-lune dont on ne connaît pas l’âge a fait jouir un petit poisson-chat grâce à des trucs que ce petit poisson-chat ne savait pas.

Après analyse, la phrase « Léon, lui, ne voulait plus qu’on se cache, il aimait trop la lumière » est une obscénité proférée d’une voix angélique, qui n’en est que d’autant plus odieuse. L’ambiguïté du mot « lumière », utilisé ici pour signifier aussi bien la jouissance sexuelle que le fait de la faire connaître aux autres, redouble l’obscénité du message pornographique initial d’un complément exhibitionniste, et fait dépendre, par la concaténation des deux sens du mot « lumière », la jouissance sexuelle de son exposition publique. Autrement dit, Sébastien Watel affirme qu’il n’y a qu’en montrant qu’ils jouissent que les gays jouissent complètement. C’est pour leur bonheur propre, que « la vieille chatte Agathe » doit renier ses aspirations  hétérosexuelles archaïques. Le changement du regard de celle-ci est nécessaire à la pleine jouissance des poissons asexués. Aussi peut-on dire que la relation entre Félix et Léon est en fait un ménage à trois, qui comprend « la vieille chatte Agathe », en tant qu’autre exclu, dans et par son exclusion en tant qu’autre, puisqu’elle est sommée de se renier, « d’évoluer », comme on dit en novlangue festiviste, si elle veut « se donner la possibilité d’une rencontre ».

En conclusion, ce que cette polémique révèle, tout comme le film dont la diffusion est l’enjeu apparent, c’est que lorsqu’on s’attaque à des fondamentaux symboliques et qu’on dépasse le simple cadre légal de la non pénalisation de telles ou telles pratiques sexuelles, il devient impossible de distinguer la lutte contre l’homophobie de la lutte contre  l’hétérosexualité. Car il faut bien que le sujet humain décide d’une structuration psychologique à l’exclusion d’une autre, s’il souhaite prendre en charge son corps de mammifère humain, en attendant qu’il redevienne un poisson. Sortir de l’enfance, disent les contes véritables, c’est accepter la douleur du principe de réalité, contre le principe de plaisir. C’est ce dont nos enfants ont le plus besoin, si l’on souhaite qu’ils soient des adultes tolérants et responsables. Car seuls ceux qui sont pourvus d’une identité forte et définie peuvent reconnaître et accepter les différences, dans la mesure où le miroir que leur tend l’autre ne saurait faire trembler leurs assises psychologiques. Lutter contre l’intolérance en sapant la structure mentale des enfants est la meilleure manière d’en faire des adultes labiles, susceptibles des pires violences pour réaffirmer leur identité chancelante. Aussi la politique de lutte contre l’homophobie devrait emprunter des chemins complètement différents de celui du Baiser de la lune. Et c’est certain, ces chemins seraient très conservateurs.

 

Radu Stoenescu

 

 

(1) http://www.lexpress.fr/actualite/societe/l-amour-interdit-de-deux-poissons_846711.html

(2) http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2010/02/03/01016-20100203ARTFIG00055-les-adolescents-fideles-aux-cliches-hommes-femmes-.php

(3) Voir Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des esprits, La découverte, Paris, 2007.

(4) http://www.le-baiser-de-la-lune.fr/

(5) B. Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, Introduction.

 

 

 
Débat sur Radio Courtoisie face aux identitaires et aux catholiques Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

(cet article a été publié pour la première fois le 18 janvier 2010 dans Riposte Laïque no.120 )

 

            Le 15 janvier dernier, comme nous l’avons annoncé, je suis allé débattre de l’identité nationale sur Radio Courtoisie, avec trois représentants de ce que l’on appelle l’extrême droite française : l’abbé Guillaume de Tarnoüarn, ancien vicaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, bastion des catholiques lefebvristes, Jacques Cordonnier, président du mouvement régionaliste Alsace d’abord, ancien, élu régional, et membre du bureau du Bloc Identitaire, et Bruno Larebière, rédacteur de l’hebdomadaire Minute. (1) Je ne reproduirai pas ici ce qui a été dit, dans la mesure ou chacun pourra s’en faire une idée par lui-même en écoutant l’enregistrement. Je tâcherai seulement de préciser certains points que je n’ai pas eu le temps de développer à l’antenne.

Par un hasard du calendrier, cette rencontre a eu lieu après le débat télévisé entre Eric Besson et Marine Le Pen, et le coup d’éclat de Vincent Peillon. De discussion, il n’y en eut guère, ce qui est malheureux, sachant combien les Français se sentent concernés par cette question. M. Besson croit toujours malgré la réalité qu’il existe un islam compatible avec la République française, que le CFCM représente les musulmans, et qu’il serait contre la burqa. Cela est inquiétant pour quelqu’un qui déclare que ce qu’il craint le plus, c’est « le déni de réalité », et qui est personnellement favorable au vote des étrangers aux élections locales. Mais la chose qui m’inquiète encore plus, c’est qu’il ait déclaré que « l’élite de la France ne représente pas la diversité sociale » et que pour y remédier, il soutien des mesures de discrimination positive, afin que « l’égalité théorique », devienne une « égalité réelle ». Pour le rescapé d’un pays du « socialisme réel » que je suis, cela fait froid dans le dos, d’autant plus que ce sont les mots du numéro deux du parti majoritaire à droite !

La France n’est pas et ne doit pas devenir un pays de l’égalité réelle, car l’égalité réelle, c’est la fin de l’élitisme républicain et de la méritocratie. Promouvoir l’égalité réelle, c’est vouloir égaliser les différences légitimes issues du mérite et du travail, c’est-à-dire une injustice. (Dans la République Socialiste de Roumanie de Ceausescu, chacun avait un livret de travail qui mentionnait ses origines sociales : si on n’avait pas d’origines « saines », c’est-à-dire si on n’était pas fils ou fille de paysan ou d’ouvrier, on n’avait pas droit à certains emplois, on avait moins de chances trouver un logement, ou une place à l’université.)  N’en déplaise à M. Besson, l’élite d’un pays est le résultat provisoire d’une lutte et d’un travail continu, et l’on ne peut pas, pour que la photo soit plus colorée ou plus exotique, fixer des quotas de représentants de classes sociales, de minorités ethniques ou de communautés sexuelles. Le mérite, cela ne se dessine pas comme un mouton pour le Petit Prince. Il faut réaffirmer cette évidence, qui ne semble plus du tout évidente aujourd’hui, que la France est un pays de l’égalité des droits, de l’égalité des chances, non pas un pays de l’égalité de fait. L’égalité est une valeur régulatrice de notre société, non pas une promesse de politicien, auquel on pourrait reprocher de ne pas la tenir.

Lorsque la droite se donne pour tâche d’instaurer l’égalité réelle, c’est-à-dire qu’elle semble être devenue marxiste, que devient donc la gauche ? On l’a vu avec la non apparition de Vincent Peillon, qui a déclaré « ils ont voulu cautionner par un socialiste un débat d’indignité nationale ». Cela veut dire qu’un socialiste croit que sa seule présence sur un plateau serait comme une sorte de bénédiction divine, qu’il émanerait de lui comme des effluves de Bien, « cautionnant » ce dont les autres parlent. Un socialiste, que le tienne pour dit, ce n’est pas un mortel comme nous, avec des idées qu’il doit soumettre aux critiques des autres, un socialiste, c’est un ange qui descend du ciel, avec l’idée claire de ce qui est Bien et ce qui est Nauséabond.

Comme je n’en suis pas un, je suis aller discuter avec pire encore, des Démons foudroyés définitivement par les Archanges de la rue Solférino et de Mediapart. A Riposte Laïque du moins, on ne fonctionne pas avec des terreurs mystiques, pas plus que l’on ne croit être souillé au contact de personnes dont on ne partage pas le projet politique. En préparant l’émission de Radio Courtoisie, j’ai relu la célèbre conférence d’Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?, prononcée en Sorbonne en 1882. (2) A elle seule, elle constitue la réfutation par avance des positions défendues par mes contradicteurs présents sur le plateau. M. Cordonnier, identitaire, défendait une vision ethniciste, si ce n’est racialiste de la nation française, alors que l’abbé de Tarnoüarn soutenait une vision régionaliste et religieuse des fondements du corps social. En ce qui me concerne, j’ai essayé de montrer que ces principes n’en sont pas, et que la nation, comme le dit Renan, est « une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est dispose à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. »

Je ne peux pas, en tant que naturalisé Français à l’âge de vingt ans, souscrire à une autre vision de la nation française, que celle de cette adhésion volontaire au grand roman national français. C’est la seule qui soit juste et qui soit porteuse d’un avenir. « Défendre l’identité ethnique » n’a de sens que réactif, porteur de discriminations et de crispations sur une soi-disant nature ethnique de la France ou de l’Europe.  Ce fut plaisant de voir l’abbé lefebvriste se ranger de mon côté contre la position de l’ex-élu alsacien. Mais ce fut seulement pour me chanter l’attachement au terroir comme base de l’identité nationale, ce qui éveilla naturellement mon sarcasme. Non pas que je ne connaisse pas quelques endroits en France et en Europe qui m’émeuvent et que je ne voudrais pas voir détruits ou défigurés. Mais aimer son village ne nous dit pas comment l’aimer et que faire pour lui, ce qui me semble la question primordiale dans l’identité nationale.

Pour préciser mon idée, fidèle à la définition de Renan, je ne pense pas que l’on puisse vivre ensemble, nous, Français, si l’on devient complètement amnésiques ou si les seules choses dont nous nous souvenons, ce ne sont que les crimes de nos ancêtres. Un homme sans mémoire, c’est un homme aux capacités juridiques limitées, car il ne saurait être autorisé comme témoin dans un tribunal. Une nation sans mémoire, c’est une nation sans avenir. Celui qui oublie le passé, n’est pas condamné à le répéter, au contraire, il ne sait pas comment le répéter, dans ce qu’il a de plus glorieux. Ce qui pourrait résoudre les problèmes de l’identité nationale de la France, c’est la réaffirmation des grandes figures du passé national, dans la même mesure où la réislamisation des banlieues opérée depuis vingt ans n’a été que le rappel des modèles des « pieux ancêtres » (salafs), à imiter par les musulmans dans le présent.

Renan écrivait : « un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà la condition essentielle pour être un peuple. » Et Renan ajoute, comme par anticipation à la déclaration de Philippe Séguin citée dans le débat sur France 2, pour lequel l’identité nationale, c’est la joie de la victoire de l’équipe nationale de football en 1998 : « la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes ; car ils imposent des devoirs ; ils commandent l'effort en commun. »

L’identité, cela s’acquiert par mimétisme, par l’imitation des modèles civiques, humains, qui nous viennent du passé. Sans cette piété envers les figures glorieuses de la culture nationale, ou mondiale, on ne peut se projeter vers un avenir commun. Sans non plus une certaine abnégation et un certain esprit de sacrifice, il n’est pas possible de vivre en communauté. Je crains fort que ces fondements à la fois culturels et moraux ont été si bien sapés en France que sa crise d’identité se prolongera sans doute pendant longtemps. L’historien Pierre Nora en a fait un état des lieux inquiétant lors de son Discours sur la vertu, prononcé en séance publique de l’Académie nationale le 30 novembre 2006 : « Nous n’avons plus de saints, plus de héros, plus de sages, ni en général de modèles d’autorité morale, mais ce sont les victimes du mal qui sont les nouvelles incarnations du Bien. » (3)

 J’ajouterais que c’est la logique perverse du vertuisme actuel et passé de la classe dirigeante, qui a rendu toute piété envers le passé impossible pour les jeunes générations et qui les a ainsi privées de tout avenir. C’est ce que j’ai résumé par cette phrase de Jésus que j’ai citée à l’antenne : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! parce que vous bâtissez les tombeaux des prophètes et ornez les sépulcres des justes, et que vous dites: Si nous avions vécu du temps de nos pères, nous ne nous serions pas joints à eux pour répandre le sang des prophètes. » Toute la politique de repentance de la France se ramène au désir de prétendre être meilleur que ses ancêtres, sans mettre à l’épreuve de la réalité cette haute idée de soi-même. Les lois mémorielles, les demandes de pardon incessantes, les procès en colonialisme, en fascisme, en sexisme, en racisme, le culte de Jean Moulin, la lecture de la lettre de Guy Moquêt, le projet de faire adopter la mémoire d’un enfant mort pendant la Shoah par chaque enfant du primaire, ne sont que des manières hypocrites d’orner « les sépulcres des justes ». Rendre hommage aux victimes passées du Mal semble aujourd’hui l’unique manière d’être vertueux, et le seul devoir moral.  Or, cela laisse la réalité d’aujourd’hui complètement inchangée.

            Le vertuisme, qui n’est que cette antique hypocrisie dénoncée déjà par Jésus, paralyse la vertu réelle, en ce qu’il interdit par ailleurs tout combat réel contre ce qui est un danger ou un mal aujourd’hui, comme par exemple, la progression de l’islam en France. Il est absolument naturel que l’islam soit au cœur du débat sur l’identité nationale, si l’on est d’accord avec Renan, que la « condition essentielle pour être un peuple », c’est « avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore. » C’est cela l’assimilation : faire siennes « les gloires communes du passé national », se considérer comme le bénéficiaire heureux des sacrifices accomplis par les ancêtres de ceux qui nous accueillent dans leur communauté, et leur en savoir gré pour cette générosité.

Mais comment les musulmans pourraient-ils vibrer pour Voltaire, qui a écrit Mahomet ou le fanatisme, comment les musulmans s’enthousiasmeraient-ils pour Molière se moquant du Coran dans Le bourgeois gentilhomme ? Comment les Français pourraient-ils en retour admirer et respecter Mahomet, sachant ce qu’il a fait et ce qu’il a enseigné ? De plus, comment assimiler une population qui considère impure la nourriture que vous mangez, indécentes les œuvres d’art que vous admirez, et indignes d’épouser ses filles les hommes non musulmans ? Parce que c’est impossible de faire s’entendre les ancêtres des Français avec les salafs des musulmans, mais qu’aucun politicien n’a le courage de l’admettre, ni même l’opportuniste Jean-Marie Le Pen, pour lequel les cinq piliers de la foi musulmane sont compatibles avec la République (5), on fait oublier aux Français leur propre culture, et on prétend de plus en plus que l’Europe a des origines musulmanes.

L’Eglise catholique actuelle a une part de responsabilité dans la confusion des esprits, avec ces reniements de soi que constituent le baiser déposé sur le Coran par Jean-Paul II le 14 mai 1999, en présence du patriarche chaldéen Raphael, et de l’imam chiite de la mosquée de Khadum, ou bien l’appel de la Conférence des Evêques Suisse à voter « NON » lors du référendum suisse sur l’érection des minarets. L’œcuménisme catholique dessert la culture européenne, et n’arrête nullement la persécution des chrétiens en terre d’islam, qui sont une centaine de millions. (6) L’attitude conciliatrice de l’institution catholique actuelle tranche avec celle de Pie XII lors de la seconde guerre mondiale. Je m’insurge contre ce dernier procès vertuiste en date, selon lequel ce pape n’aurait rien fait contre les nazis. C’est un pur mensonge, car le pape avait rédigé l’encyclique de Pie XI Mit brennender Sorge (en allemand, traduit par Avec une vive inquiétude) publiée le 10 mars 1937, et qui déclare hérétique le nazisme, et qui a été suivie d’un persécution atroce en Allemagne. (7) Si Pie XII n’a pas été encore plus actif, il avait une excuse de taille : il était le quasi-prisonnier des fascistes italiens. (8) La hiérarchie catholique actuelle n’en a aucune. Elle pourrait prendre exemple sur ce prêtre copte qui est considéré comme l’ennemi numéro un par tous les oulémas : Zakaria Boutros. (9) Nombre d’ex-musulmans que j’ai rencontrés m’ont dit que c’est lui qui leur avait ouvert les yeux sur la nature de leur religion. Le combat et le débat avec l’islam devra investir nécessairement le champ théologique, puisqu’il s’agit toujours d’une foi, bien qu’elle soit aussi une doctrine politique, et c’est ici la limite certaine du débat laïque. Et donc celle de mon article.

 

Radu Stoenescu

 

 

 

(1)        http://fr.novopress.info/45680/riposte-laique-bloc-identitaire-centre-saint-paul%C2%A0-un-libre-debat-sur-l%E2%80%99identite/

(2)        http://www.lexilogos.com/document/renan/nation.htm

(3)        http://www.canalacademie.com/Discours-sur-la-vertu-par-Pierre.html

(4)        Matthieu 23. 29-31

(5)        http://www.egaliteetreconciliation.fr/index.php?option=com_content&task=view&id=4440&Itemid=115

(6)        http://www.lefigaro.fr/international/2009/12/23/01003-20091223ARTFIG00626-noel-cent-millions-de-chretiens-sous-surveillance-.php

(7)        http://lesbonstextes.ifastnet.com/pximitbrennendersorge.htm

(8)        Pour plus de détails, voir cet article sur Causeur.fr, Pie XII, pape bavard http://www.causeur.fr/pie-xii-pape-bavard,3530

(9)        http://www.orthodoxytoday.org/articles8/Ibrahim-Islams-Public-Enemy-Number-One.php

 

 
Qu’est-ce qu’un néo-socialiste ? Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

 (cet article a été publié pour la première fois le 5 février 2010, dans Riposte Laïque no. 125 )

 

            M. Laurent Chambon, mon contradicteur sur le plateau de France24 du mardi 26 janvier, a commis un article sur son blog (1) pour défendre sa vision du débat et m’a envoyé une missive faussement naïve, me disant « Je pense que vous vous trompez lourdement sur la question de la burqa et que vous serez amené à réviser vos positions dans quelques années, mais nous avons le bonheur de vivre en démocratie où chacun a le doit d'avoir ses opinions. Je me félicite donc que vous ayez le luxe de pouvoir partager vos pensées, aussi idiotes soient-elles, en toute liberté. Cependant, j'ai une question...Vous m'appelez "néo-socialiste" dans votre blog. Avant de savoir si c'est un compliment ou une insulte, pourriez-vous me dire ce que cela signifie? La définition que je connais (http://fr.wikipedia.org/wiki/Néo-socialisme) ne semble pas du tout appropriée. »

            Le dialogue avec quelqu’un qui me traite d’emblée d’idiot ne m’intéresse guère. Mais je vais saisir cette opportunité pour brosser le portrait de ce type politique que j’ai baptisé néo-socialiste, qui n’est même pas de moi, puisque Tony Blair a renommé les travaillistes britanniques le New Labour. Un néo-socialiste, c’est un quelqu’un qui n’a jamais lu Marx, Feuerbach, Hegel, ou Debord, et n’a jamais entendu parler du projet d’émancipation du genre humain qu’était le socialisme. Il ne connaît rien aux analyses de l’aliénation religieuse, de l’aliénation politique et de l’aliénation marchande, et a fortiori n’a aucune idée de la distinction entre idéologie et théorie critique. Un néo-socialiste, c’est un socialiste qui a abandonné la lutte contre la forme aliénée du travail, c’est-à-dire contre le salariat et l’économie de marché capitalistique, et partant, ne se distingue plus d’un libéral de droite que par un appel incantatoire à une plus grande redistribution étatique de la plus-value. Un néo-socialiste défend la cause (l’économie de marché) tout en exigeant d’elle d’autres conséquences. Un néo-socialiste n’est qu’un capitaliste incohérent.

Ainsi par exemple, tout ce qu’il garde de l’internationalisme de ses aïeux, c’est un vague cosmopolitisme et un relativisme culturel péremptoire, dont les manifestations les plus patentes sont ses prises de position contre les mesures anti-immigration, qu’il qualifie de xénophobes. Alors qu’il adule l’Etat national, puisqu’il a besoin de lui pour en exiger plus de « discrimination positive », de « redistribution », de lutte « contre les inégalités », il en sape les fondements mêmes, en faisant fi de la distinction cruciale entre l’Homme et le Citoyen. Un néo-socialiste, c’est aussi quelqu’un qui fait mine d’avoir le « monopôle du cœur », tout en dénonçant les mouvements de cœur d’autrui comme autant de peurs irrationnelles, ou de passions absurdes. C’est quelqu’un qui, ne sachant par répondre aux arguments d’autrui, attaque le ton de sa voix, ou l’émotion qui enveloppe ses propos, voire qui psychiatrise ses adversaires. Par exemple, M. Chambon croit avoir trouvé la clé pour me comprendre: « Stoenescu est à mon avis tellement aveuglé par sa peur des religions (3) qu'il est prêt à remettre en cause l'esprit de la laïcité. » tout comme il s’était cru en droit de conseiller à M. Myard d’aller voir « un bon psy ».

 Un néo-socialiste, c’est quelqu’un qui parle sans cesse de débat et de concertation, pourvu que celui-ci ne « dérape » pas, c’est-à-dire que ne soient exprimés que des propos ou des points de vue acceptables pour son indigence intellectuelle. Ne sachant plus faire aucune distinction entre les faits, les valeurs, et les idées, il accuse la réalité de n’être pas conforme aux valeurs régulatrices de liberté, d’égalité et de fraternité, pour ensuite reprocher à ceux qui défendent ces valeurs de ne pas s’occuper de la réalité. Promoteur de la discrimination positive, il souhaiterait ainsi que par exemple les femmes et les minorités ethniques soient représentées au Parlement d’une manière proportionnelle au pourcentage de femmes et de « membres de la diversité » dans la société. Un néo-socialiste a donc délaissé l’équité aristotélicienne pour l’égalité purement mathématique, qui ne tient pas compte du mérite, et qui est une violence faite à la diversité réelle des êtres humains, inégaux en talents et en aptitudes. Un néo-socialiste, lorsqu’il parle d’égalité, fait donc campagne pour l’injustice et contre la diversité.

En dernière analyse, un néo-socialiste c’est un défenseur du capitalisme régulé par l’Etat, pour lequel les seules solutions aux problèmes concrets issus de la dynamique mondiale du marché (en l’espèce, les conflits culturels) sont le déni et l’écrasement violent, par des lois qui interdisent l’expression même de ces problèmes : lois mémorielles, lois sur les propos racistes, sexistes, lois sur les « propos haineux », lois sur le harcèlement, etc. Un néo-socialiste, c’est quelqu’un qui psalmodie le truisme « nous avons le bonheur de vivre en démocratie où chacun a le droit d'avoir ses opinions », et qui « s’en félicite », comme s’il avait institué personnellement la liberté d’expression, alors que répéter cette évidence ne fait que trahir son regret de ce que ces opinions s'expriment, en attendant ces années bénies, où on « sera amené à les réviser ».

Bref, un néo-socialiste est très précisément un vieux stalinien, dans la mesure où le stalinisme a été la promotion du capitalisme d’Etat et la tentative de destruction de toutes les distinctions culturelles dans l’espace de l’URSS, par la « rééducation », pour créer  « l’Homme nouveau », acculturé, matérialiste et internationaliste. L’élite mondialisée d’aujourd’hui, dont font partie les néo-socialistes aisés d’aujourd’hui, c’est la caste composée de ces « Hommes nouveaux », l’éthique du travail en moins, regardant de haut les peuples particuliers et leurs problèmes trop nationaux, trop concrets et trop vulgaires.

En restant terre-à-terre, la meilleure définition du néo-socialiste, c’est celle qu’en donne l’exemple même de M. Chambon : c’est quelqu’un qui cherche sur wikipédia la définition de « néo-socialiste ». Car pour comprendre la nouveauté, il faut avoir un certain bagage de connaissances historiques, et en déduire ce qui émerge de décalé par rapport à la tradition et aux principes que l’on est censé défendre. Cela fait de toute évidence cruellement défaut à M. Chambon, pour lequel la laïcité consiste à défendre les religions contre l’Etat, alors qu’elle est historiquement exactement le contraire. De plus, la laïcité pour les anciens socialistes, était plus qu’un simple combat formel pour l’autonomie de l’Etat vis-à-vis de agressions théocratiques : c’était la lutte pour l’émancipation de l’homme et de la femme vis-à-vis de tout endoctrinement obscurantiste, fut-il librement consenti.

La liberté, ce n’est pas la simple liberté de choix, c’est l’autonomie de l’être raisonnable qui se construit par l’éducation à exercer sa raison créatrice de lois propres, indépendamment de toute révélation supposée divine. (3) Ce que M. Chambon ne peut pas comprendre, c’est que l’islam, ce n’est certes pas la négation de la raison dans son ensemble, mais la négation de la capacité de la raison naturelle de l’homme de se donner sa propre loi. Ce domaine, qui est fondamental pour toute république, est réservé par l’islam au Coran et à la sunna, cadre immuable de l’ordre juridique de la charia. Accepter la burqa, c’est accepter de renier dans un cas particulier la préséance de la loi de l’homme sur la prescription supposée divine. Ce n’est certes qu’un détail, mais le principe qui est en jeu dans le débat autour de cette question est le principe fondateur de notre Etat, ce qui est loin d’être un détail, mais notre essence la plus intime de républicains. C’est pourquoi il est parfaitement légitime que l’on n’accorde pas la nationalité française aux hommes obligeant leurs femmes à porter la burqa, ni aux femmes qui la portent. Mais on ne peut pas reprocher à M. Chambon de s’opposer à ces principes : a-t-on jamais rencontré un stalinien républicain ?

 

Radu Stoenescu

 

(1)   http://kreukreuscopie.blogspot.com/2010/02/burqa-par-ici-voile-par-la.html

(2) Ceux qui me connaissent sont priés de rire un peu moins fort!

(3)   « L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. » Rousseau, Du contrat social, Livre I, chapitre VIII

 

 
L’identité nationale française, c’est être capable d’en débattre ! Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

           (cet article a été l'éditorial du no. 110 de Riposte Laïque , publié le 16 novembre 2009)

 

 

Ce qui est amusant dans le débat sur l’identité nationale lancé par Eric Besson, c’est qu’il ne s’agit absolument pas d’un débat nouveau. Avant de montrer que celui-ci est aussi vieux que l’Europe moderne, il faut préciser qu’il est absurde de parler d’un « piège électoraliste » ou bien d’une « manipulation de l’opinion » à propos du lancement de ce débat. Ceux qui condamnent ce débat en employant ces mots ne se rendent pas compte du mépris absolu pour le peuple et la démocratie qu’ils manifestent. Dire qu’il y a uniquement une visée électoraliste derrière ce débat, c’est affirmer que lorsque l’Etat discute d’un sujet qui intéresse les citoyens, il trahirait son rôle et chercherait à les manipuler !

Or l’Etat, c’est la représentation nationale, c’est-à-dire le moyen que le peuple souverain se donne pour parler de ce qui le regarde, étant donné qu’avec soixante millions d’habitants, la France ne peut être une démocratie directe. Affirmer que ce débat n’est lancé que pour gagner les élections régionales de 2010, c’est postuler d’une manière péremptoire que les citoyens ne devraient avoir aucune gratitude envers leurs représentants de les représenter ! Selon les contempteurs du débat ouvert par le Ministre de l’Identité nationale et de l’immigration, les représentants élus de la nation auraient tort de faire plaisir à leurs mandataires de parler de ce qui les intéresse. Ô rage, cela les amènerait peut-être à les reconduire dans leurs fonctions !

Quel ressentiment et quel mépris des électeurs que de les accuser implicitement de s’intéresser à ce débat parce qu’il a été lancé par le gouvernement en place. Le Parti socialiste, à la différence du Grand Orient de France qui a appelé à participer activement à ce débat (1), fait la fine bouche et annonce qu’il ne « se rendra pas » au grand débat sur l’identité nationale (2). Il n’a décidément tiré aucune leçon des différentes déculottées qui lui ont été infligées par les urnes ces dernières années. La « gauche divine », comme l’appelait feu Jean Baudrillard,  n’aime pas ce peuple imbécile si prompt à récompenser ceux qui touchent à ce qu’elle a déclaré tabou. En creux, ce que cette gauche affirme, c’est que sa spécialité, c’est faire tout le contraire de ce pourquoi le peuple l’élit. Elle, elle ne saurait avoir de « visées électoralistes », quelle idée vulgaire !

            Si la gauche veut absolument éviter ce débat sur l’identité nationale, ce n’est pas par inconscience ou par débilité précoce. Ce refus s’inscrit dans une longue tradition… nationale. En effet, comme l’explique Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée, après 1945, tout ce que le monde intellectuel français comptait de progressistes s’est évertué à éliminer toute problématique culturaliste de son horizon de pensée : l’attachement à sa culture particulière était vu comme une pente glissante vers le maurrassisme et le fascisme. C’est pourquoi la plupart des intellectuels ont trouvé refuge dans le langage universaliste de l’économie, c’est-à-dire, à l’époque, dans le marxisme. Cela perdure aujourd’hui : il n’y a pas de problèmes culturels, assène la gauche divine, il n’y a que des problèmes économiques : la pauvreté, l’exclusion, le chômage, etc. Seul l’économisme est un humanisme, croient en cœur les disciples et les descendants de Sartre. Parler de problèmes strictement culturels, c’est déjà, pour ces culturophobes, faire un pas avec l’extrême droite.

N’étant pas à une contradiction près, cet économisme cohabite dans la tête des bobos avec un engouement indéfectible pour les identités culturelles des autres, les appartenances exotiques, dont ils déplorent la destruction par la « mondialisation libérale », tandis qu’ils se moquent de ceux qui s’inquiètent du sort de la culture nationale. « Economiste chez soi, culturaliste chez les autres », telle est leur devise. Dans le même mouvement, ils ignorent une réalité inquiétante, bien documentée par les psychiatres : les troubles de la personnalité, c’est-à-dire de l’identité, sont en constante augmentation : « Selon l’OMS, dans les 20 ans à venir, le pourcentage de Français touchés par une pathologie mentale va passer de 10 à 20 % de la population totale. » (3)

            Ce que les adversaires du débat lui reprochent, c’est qu’il soit lancé par un ministre qui a aussi en charge l’immigration. C’est le rapprochement entre identité nationale et immigration qui les froisse. Il y aurait là un sous-entendu « nauséabond », lepéniste : l’identité nationale ne se ferait que sur le dos des « des noirs et des bougnoules », comme l’a affirmé l’inénarrable Houria Bouteldja, sur le plateau de Ce soir ou jamais.

C’est ce qui rend cette discussion aussi ancienne que le retable d’Issenheim. Ce qui est en jeu, c’est encore et toujours le rapport entre l’Occident et l’Autre. Déjà, dans ses Essais, au Livre I, chapitre 33, « Des cannibales », Montaigne écrivait « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». Puis, d’une manière joueuse, le maire de Bordeaux s’amusait à moquer les prétentions des chrétiens à se croire supérieurs aux Tupinambas, « sauvages » vivant sur la côte du Brésil. C’était une des premières apparitions littéraires de ce qui deviendra le « bon sauvage » sous la plume de Rousseau, deux siècles plus tard.

            Depuis cinq cents ans, l’Europe se délecte à se critiquer en prenant pour contre exemple de ses « mœurs corrompues » différentes espèces de « bons sauvages », hommes « fraîchement formés par les dieux » (Montaigne). A la Renaissance, il y eu ces Tupinambas, ces « cannibales » dont parlait Montaigne, et qui l’étaient véritablement, puis au 18ème siècle les Persans de Montesquieu, l’Ingénu de Voltaire, et l’homme à « l’état de nature » de Rousseau.  Maintenant, nous avons nos « sans-papiers », l’Elias du film Eden à l’ouest de Costa-Gavras. A chaque fois, l’Europe joue la même comédie, celle de se croire inférieure à toutes les autres cultures, plus « authentiques », plus « pures », plus « innocentes », plus « naturelles », moins décadentes.

            Entre chaque bouffée de « primitivisme », entre chaque envolée lyrique en hommage à l’Autre, fût-il réellement cannibale, fanatique ou arriéré, l’Europe s’est repliée sur un occidentalisme et un ethnocentrisme parfois criminel, souvent seulement équivalent à l’ethnocentrisme de toutes les autres cultures. C’est ce repli qui fait peur aux belles âmes qui l’accusent de tous les crimes, et l’y poussent sans s’en rendre compte !

En fait, ce qui fait le propre de l’identité européenne, et donc, de l’identité française, c’est qu’elle est sans cesse capable de se remettre en question. L’autocritique culturelle est le fondement même de l’identité culturelle occidentale. Il y a comme un perpétuel mouvement de pendule entre les deux pôles du commandement chrétien « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » : il y a des époques où l’Europe adore son prochain plus qu’elle-même et des époques où elle fait l’inverse, et se met à dire avec Pierre Desproges : « Dieu ou pas, j’ai horreur qu’on me tutoie, et puis je préfère moi-même. »  

Cependant, ce perpétuel mouvement de balancier entre haine de soi et amour de soi ne se retrouve que chez nous ! Aucune autre culture ne s’est montrée capable de se critiquer autant elle-même et de survivre, à part la culture occidentale. On attend toujours les excuses des représentants de l’Organisation de la Conférence Islamique pour le génocide des 120 millions de noirs africains castrés et vendus dans le cadre de la traite orientale (4). On attend toujours les excuses des Turcs pour avoir détruit le christianisme d’Orient, ou, plus proche de nous, pour le génocide arménien ! On attend toujours l’autocritique des Chinois d’avoir asservi et acculturé les Tibétains. On peut attendre encore longtemps les excuses des Russes d’avoir voulu slaviser l’Europe orientale. Et les Indiens peuvent attendre jusqu’à la fin de l’Age de Fer les excuses pour les massacres de l’Hindou Kouch, et les 80 millions de morts de la conquête musulmane du sous-continent indien !

L’Occident n’est sûrement pas l’espace le plus criminel sur la face de la terre, ni la culture la plus meurtrière. Par contre, il possède sûrement la culture la plus autocritique. Il faut en finir avec la repentance, certes, car cela n’est à présent qu’un avilissement devant plus criminel que soi, quand toutes les cultures sont jugées à la même aune. L’Occident est grand parce qu’il a su se repentir, tirer des leçons de ses fautes et rebondir.

Ceux qui font la moue devant le débat sur l’identité nationale, lancé par le Ministre de l’Immigration, parce qu’ils le soupçonnent de dérives xénophobes, sont les mêmes qui croient que l’Autre est forcément pur, innocent, authentique, intègre. Ils croient que le monde est partagé en deux récipients étanches : les innocents « primitifs » et les coupables décadents. Par là, ces amoureux de la diversité se manifestent comme les frères jumeaux de ces racistes qui croyaient les occidentaux intrinsèquement supérieurs aux barbares. Les anti-racistes n’ont fait que récupérer la vision du monde des suprématistes qu’ils prétendent combattre, en en renversant les signes. Non, le monde humain n’est pas divisé. La barbarie et l’injustice sévissent du Levant au Couchant. Mais qui a eu le courage de le reconnaître, à part les Occidentaux ? Quelle culture, à part celle issue des traditions judéo-chrétiennes, (et pour cause !), a su demander pardon pour ses crimes ?

La haine exacerbée de soi d’un certain Occident n’est pas une rupture avec le racisme et le suprématisme occidental, mais une de ses manifestations : elle consiste à se croire membre de l’élite du Mal, mais de l’élite quand même. Or, la seule attitude véritablement respectueuse de l’Autre, et authentiquement égalitaire, c’est celle qui le considère capable des mêmes horreurs et des mêmes merveilles que soi. C’est pourquoi seule la critique impitoyable, sous les auspices des valeurs communes de l’humanité, constitue la véritable marque de considération pour ses frères humains.

Ceux qui refusent le débat sur l’identité nationale font comme s’il était barbare de se demander s’il y a des barbares. Ils adoptent une pose offusquée qui laisse entendre que tout cela est futile et sans objet, puisque eux, ils aiment l’humanité au-delà de ses différences culturelles. Et leur dédain ne signifie rien d’autre qu’ils n’aiment aucune humanité en particulier. C’est là le dernier avatar, l’avachissement sublime d’un certain universalisme français, qui, comme en 1793, aimerait bien dévorer ses propres enfants, mais qui ne parvient qu’à les mâchonner  de ses gencives pâteuses : « Salauds de pauvres ! »

           

 

 

(1) http://www.godfstats.com/?q=node/569

 

(2)http://tempsreel.nouvelobs.com/depeches/politique/20091109.FAP2451/debat_sur_lidentite_nationale_le_parti_socialiste_ny_pa.html

 

(3) http://www.uncpsy.fr/dotdoc/20060909-colloque-uncpsy/20061016-resume-de-actes.pdf

 

(4) http://www.youtube.com/watch?v=jcIcd3T2BMw

 

 
M. Pena-Ruiz, ne reniez pas votre tradition philosophique ! Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

(cet article a été publié pour la première fois le 17 novembre dans Riposte Laïque no. 110 )

 

Au printemps dernier, nous avons eu un échange assez vif avec M. Pena-Ruiz, philosophe de la laïcité (1). Aussi, j’étais d’autant plus curieux de savoir ce que ce dernier allait déclarer devant la mission parlementaire sur le port du voile intégral, jeudi dernier (2). Son propos m’a semblé très structuré et très pertinent, bien qu’il puisse paraître un peu trop abstrait. Le souci majeur du professeur Pena-Ruiz était de fonder en droit une interdiction du port du voile intégral, afin que celle-ci ne soit pas une loi discriminatoire à l’égard d’une communauté particulière. Il s’est prononcé assez clairement pour une loi, « nécessaire, mais pas suffisante ». De même, il a souligné que celle-ci devait prévoir des sanctions, car « une règle sans sanction est inopérante, même s’il y a un travail d’éducation. » Il a abondé dans ce sens, en se basant sur une jurisprudence déjà existante, celle de l’affaire dite du « lancer de nains », où les juges ont considéré qu’une telle pratique attentait à la dignité humaine et troublait l’ordre public, que par conséquent, elle pouvait être interdite. (3)

Cette affaire est très intéressante dans le débat sur le libre arbitre des femmes qui portent la burqa, car l’Etat a donné raison à la commune contre la société qui organisait ce type de spectacle et contre un de ses employés, qui pourtant était nain, et qui se soumettait donc volontairement à ce spectacle jugé avilissant par le législateur. La loi peut donc fixer des limites à l’exercice de la liberté, au nom de principes comme celui de la dignité humaine, même si la victime des pratiques dégradantes est consentante. Une femme, même si elle porte la burqa volontairement, peut donc légitimement se voir interdire de s’aliéner elle-même. 

A part ce plaidoyer impeccable pour la répression, M. Pena-Ruiz, en essayant de montrer à tout prix que la laïcité et les principes républicains sont universels, est tombé à nouveau dans des travers que j’avais déjà dénoncé dans un article précédent. (4) Il a réduit l’histoire de l’Occident à une criminographie, et affirmé que la tradition occidentale, c’est les « bûchers de l’Inquisition, les guerres de religion, l’invention de l’expression « peuple déicide ». Soucieux d’éviter à tout prix l’idée de conflit entre les cultures, le philosophe de la laïcité est allé jusqu’à présenter la culture dont il est le héraut, comme inexistante. D’après sa présentation, la culture occidentale n’est rien d’autre qu’une suite de préjugés ethnocentristes, colonialistes et racistes. A l’écouter, on a l’impression que les principes républicains, laïcité comprise, seraient tombés du ciel. On ne peut pas soupçonner M. Pena-Ruiz d’ignorance concernant la philosophie des Lumières et la tradition humaniste, aussi, pour comprendre de telles affirmations proprement négationnistes, il faut mettre à jour la phobie qui sous-tend une telle présentation faussée de ses idées.

M. Pena-Ruiz a peur de la réalité du conflit entre les cultures, c’est pourquoi il veut nier une évidence : la tradition humaniste, républicaine, laïque a certes une portée universelle, mais elle est apparue concrètement dans un endroit bien particulier de la Terre. La portée universelle de la Déclaration des Droits de l’Homme  n’efface pas qu’elle ait été rédigée et proclamée en France, en 1789. C’est cela que voudrait dissimuler M. Pena-Ruiz, qui confond « portée universelle », avec une existence universelle,  c’est-à-dire une sorte d’ubiquité et une espèce d’immaculée conception de la laïcité. Les valeurs universelles sont toujours portées par des individus particuliers, voire par des peuples particuliers, comme le peuple français. La culture française est une culture particulière à vocation universelle. Nier cela, sous prétexte d’éviter la « guerre des dieux » ou « le choc des civilisations », c’est tout simplement mettre la tête dans le sable, et en plus, passer pour un hypocrite aux yeux des ennemis de cette tradition humaniste universaliste. Une stratégie basée sur un mensonge aussi grossier ne peut être efficace, mais au contraire alimente le conflit même qu’elle veut éviter. Les communautaristes n’y verront avec raison qu’une ruse maladroite, une tentative de défendre une culture particulière, en prétendant défendre des idées universelles.

M. Pena-Ruiz appelle à la rescousse Taslima Nasreen, pour prouver que la laïcité n’est pas une valeur culturelle française, mais une valeur universelle, puisque même une bengalie peut la professer. C’est un sophisme, car l’adhésion de Taslima Nasreen aux valeurs de l’humanisme prouve que leur portée est bien universelle, quand bien même elles ont été d’abord affirmées en Europe. Mme Nasreen a déclaré qu’il n’y avait rien à garder du Coran, « parce que maintenant nous connaissons la modernité et les droits de l'homme. » (5) Il s’agit donc bien d’un conflit entre la culture issue des Lumières et les cultures rétrogrades, qu’elle assume parfaitement, à la différence de notre philosophe effrayé.

M. Pena-Ruiz finit d’ailleurs par se trahir, lorsqu’il dit que « la France a toujours joué un rôle d’exemplarité ». Cela implique que la France est bien un pays particulier, avec une tradition qui n’est pas une suite de crimes, qui veut et doit donner l’exemple aux autres cultures, par son souci constant de justice et d’universalité. Il ne sert à rien de le nier : c’est une tâche et une fierté.

 

Radu Stoenescu

 

 

           

 

(1)   http://www.ripostelaique.com/-DEBAT-ENTRE-RIPOSTE-LAIQUE-ET-.html

(2)   http://www.assemblee-nationale.fr/13/commissions/voile-integral/voile-integral-20091112-1.asp

(3)   http://www.legifrance.gouv.fr/affichJuriAdmin.do?oldAction=rechJuriAdmin&idTexte=CETATEXT000007877723&fastReqId=1318497351&fastPos=1

(4)   http://www.ripostelaique.com/Monsieur-Pena-Ruiz-vous-n-avez-pas.html

(5)   http://www.lexpress.fr/culture/livre/je-me-sens-la-responsabilite-de-denoncer-l-islam_818721.html

 
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