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(cet article a été publié pour la première fois le 8 juin 2009 dans Riposte Laïque no. 92 ) Aux Pays-Bas, le parti de Geert Wilders a fait plus de 16% aux élections européennes, et raflé quatre sièges de députés. Une belle baffe dans la gueule de la gauche néerlandaise, aussi iréniste que notre gauche autochtone, qui a dégringolé de dix points. Aussitôt ces matons de Panurge que sont les journalistes français, ont rivalisé de courage dans la dénonciation conformiste de ce résultat si aberrant à leurs yeux angéliques : « populiste », « fasciste », « extrémiste de droite », « opportuniste », « aventurier », « raciste », voire… « député aux cheveux blond platine ». Je ne répéterai pas les raisons pour lesquelles Wilders n’est ni un raciste ni un fasciste. Même les aveux de Jospin, sur le fait que l’antifascisme des années Mitterrand « n’a été que du théâtre », n’ont pas ébranlé les convictions forgées à coup de matraque compassionnelle de la caste médiatique. On ne crie pas à un somnambule qu’il est en train de marcher sur le toit, il risquerait de se briser la nuque. On ne discute pas de la réalité avec des hébétés, du genre de ce Philippe Namias, militant vert qui déclamait qu’il est « heureux dans une France qui se fout totalement des origines et des langues ». (1) L’électorat actuel ne se partage plus en droitiers et gauchers, mais en angéliques effarouchés et réalistes avec une mémoire historique. Ceux qui « se foutent » de la mémoire collective et de l’histoire d’une nation sont, cliniquement parlant, des fous. Sans mémoire, il est impossible de comprendre le présent et d’anticiper l’avenir. Un homme sans mémoire n’a pas de capacité juridique : il ne serait jamais admis comme témoin dans un procès, car sans mémoire, que peut-il dire de fiable ? Aussi, un peuple sans mémoire, sans souci de son identité et de ses origines, n’est qu’un bateau ivre. Je ne défendrai pas Wilders contre les calomnies de gardiens autoproclamés du Bien. Ce n’est pas la peine. Milan Kundera a savoureusement expliqué pourquoi il ne faut pas le faire : « Suppose que tu rencontres un fou qui affirme qu’il est un poisson et que nous sommes tous des poissons. Vas-tu te disputer avec lui ? Vas-tu te déshabiller devant lui pour lui montrer que tu n’as pas de nageoires ? Vas-tu lui dire en face ce que tu penses ? (…) Si tu ne lui disais que la vérité, que ce que tu penses vraiment de lui, ça voudrait dire que tu consens à avoir une discussion sérieuse avec un fou et que tu es toi-même fou. C’est exactement la même chose avec le monde qui nous entoure. Si tu t’obstinais à lui dire la vérité en face, ça voudrait dire que tu le prends au sérieux. Et prendre au sérieux quelque chose d’aussi peu sérieux, c’est perdre soi-même tout son sérieux. » (2) Le fascisme, contre lequel pensent lutter toutes ces légions d’anges sans mémoire et sans sexe, est un mythe, non une réalité. S’ils savaient reconnaître le fascisme dans la réalité, ils seraient tous fièrement islamophobes, à l’instar de Wilders, et de Churchill, qui savait de quoi il parlait. Il y a quelques années, des scientifiques avaient fait une expérience très intéressante sur le conditionnement de groupe : ils ont enfermé vingt singes dans une pièce avec un escabeau au milieu. Une banane était attachée au plafond de sorte qu’elle n’était accessible qu’en montant au sommet de l’escarbot. Sitôt qu’un singe posait la patte sur l’escabeau, une douche glacée arrosait la pièce, et donc tous les autres singes, ce qui ne manquait pas de les énerver. Au bout d’un certain nombre de tentatives et de douches froides, les singes finissent par établir un lien causal, parfaitement pavlovien, entre la douche et le fait de monter sur l’escabeau, de sorte que celui qui s’aventure pour prendre la banane se fait tabasser par les autres dès qu’il approche de l’escabeau.  Quand plus rien ne se passe au bout d’un temps déterminé, on fait sortir un singe et on en introduit un nouveau. Le nouveau se dirige assez rapidement vers la banane, mais il n’a pas posé le pied sur l’escabeau qu’il se fait immédiatement tabassé sans sommation par les autres. Alors on continue, on en échange un deuxième : même punition pour lui. Puis un troisième, un quatrième et ainsi de suite jusqu’à ce que les vingt premiers singes soient tous remplacés ! Pour le vingtième nouvel arrivant c’est toujours le même châtiment, s’il ose approcher de l’escabeau. De sorte qu’à la fin, aucun singe de la pièce ne sait pourquoi il ne faut pas s’approcher de l’escabeau, et pourquoi il faut empêcher quiconque d’y monter. C’est un réflexe de groupe, sans aucune connaissance de la réalité. Les antifascistes d’aujourd’hui, agissent comme ces singes conditionnés, sans savoir pourquoi ils le font. Tous ces jeunes qui n’ont rien connu du fascisme réel, dès qu’ils entendent les mots « patrie », « origines », « identité », « lutte contre l’immigration », ils tabassent tous ceux qui les prononcent. Il se peut que ce soit même d’anciens résistants contre les nazis, peu importe, les singes d’aujourd’hui en savent plus que ces « vieux dinosaures ». Ils sont du côté de l’innocence du délire en groupe, c’est-à-dire du… fascisme. (1) http://www.ripostelaique.com/Un-militant-Vert-laique-nous.html (2) Milan Kundera, Risibles amours |
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Les procès de Paris - Episode 3 |
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De l’épuration par temps festiviste (cet article est paru initialement dans Riposte Laïque no.50 , le 31 juillet 2008) Il fallait s’y attendre, après tant de procès de Paris, l’épuration devait atteindre aussi les cadres les plus élevés du Parti du Bien. La bureaucratie cordicole procède à des purges dans ses propres rangs. Le Bien instruit le procès de ses propres procureurs : le dessinateur Siné a été viré de Charlie Hebdo pour antisémitisme. Un des derniers dinosaures de l’époque historique, une figure emblématique de la persécution « bête et méchante », un des activistes les plus chevronnés du simplisme gauchiste et nihiliste a été à son tour victime d’un procès « bête et méchant ». Quoi que l’on pense de Siné et Charlie Hebdo, du style graphique et de l’humour du premier, tout comme de la ligne éditoriale du deuxième, l’affaire du licenciement de Siné est en soi un signe de l’emballement de la machine liberticide médiatico-policière. L’affaire se déroula comme la parodie extraordinaire d’un procès d’épuration interne du PCUS de la grande époque. Tout commença par le faux grossier, le délit imaginaire que constitue l’interprétation en clé antisémite de ce texte de Siné, daté du 2 juillet 2008 après Jésus-Christ : « Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général de l'UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le Parquet a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est arabe ! Ce n'est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d'épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! » C’est Claude Askolovitch, procureur au Nouvel Observateur, qui, le 8 juillet, forgea le faux, sur les ondes de RTL : « C'est une affaire qui a mon avis va faire beaucoup de bruit. C'est un article antisémite dans un journal qui ne l'est pas qui s'appelle Charlie hebdo. L'auteur de l'article est un vétéran du dessin de presse et de la polémique en France, qui s'appelle Siné. Il est dans Charlie Hebdo depuis toujours. Sa dernière chronique est consacrée partiellement à Jean Sarkozy. (...) Et à un moment donné, Siné dérape. Mais dérape bien. Je cite une phrase : « Il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d'épouser sa fiancée juive et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie ce petit. » Sous-entendu pour faire du chemin dans la vie il vaut mieux être juif. Y'en a d'autre du même ordre dans la chronique. Déjà ça pose un gros problème. » Comme je l’écrivais dans un article antérieur, la censure totalitaire lit tout en clé imbécile, et rivalise d’ingéniosité pour dénicher les interprétations déviantes, ou, comme on dit aujourd’hui, « dérapantes » dans ce qu’elle a sous les yeux. Elle traque partout les sous-entendus, elle entend tout de travers, pour mieux dénoncer ces outrages inventés. Il faut suivre la ligne, la voie toute tracée du Bien, à toute vitesse ! Ne dérapez pas, ne sortez pas des carcans protecteurs de l’autoroute qui mène aux lendemains qui chantent ! Il est évident pour quiconque de sensé, que le texte de Siné n’a rien d’antisémite, ni dans l’entendu, ni dans le sous-entendu. « Il fera du chemin dans la vie ce petit. » est extrêmement vague, et il faut avoir une volonté maligne extrêmement aiguisée pour y voir de l’antisémitisme plutôt que la dénonciation de l’arrivisme patent de Jean Sarkozy. Mais le seul usage autorisé de l’intelligence par temps festiviste, c’est d’imaginer les interprétations les plus aberrantes, les plus fausses d’un texte, pour fondre dessus comme le faucon sur sa proie. Que l’on me comprenne bien, je n’ai pas plus de sympathie pour Siné que pour Askolovitch, étant donné que le premier use depuis quarante ans des mêmes procédés malhonnêtes que le deuxième. Ce qui m’intéresse, c’est de repérer cet emballement de l’appareil de Police de l’Arrière-pensée qui forge les sous-entendus coupables d’une manière arbitraire, et qui domine la scène médiatique française. On peut et on doit parfaitement s’étriper honnêtement entre chrétiens, athées, juifs, anti-cléricaux, gauchistes, laïques, islamistes, etc., sur la base de ce que chacun dit et écrit, honnêtement compris. Ce qui est inacceptable, c’est l’interdiction de la bagarre, du débat sanglant, par une Police de l’Arrière-pensée, qui vise la glaciation de la vie intellectuelle et de ses débats honnêtes et féconds. Une telle police est d’emblée dictatoriale, nécrophile et détestable, car la vie réelle de la pensée n’est faite que de ces bagarres honnêtes. Ce qui est extraordinaire dans le procès médiatique intenté à Siné, c’est l’argument des accusateurs : « Les propos de Siné pouvaient être interprétés comme faisant le lien entre la conversion au judaïsme et la réussite sociale. » écrit Philippe Val, pour justifier son licenciement. Voilà qui est inouï : on incrimine quelqu’un non pas sur la base de ce qu’il dit, mais sur la base des interprétations possibles de son texte ! Cela est fantastique à plus d’un titre : c’est à la fois une négation de la liberté du journaliste et de la liberté du lecteur. Non seulement, on nie le travail de circonscription, de mise en forme des idées de l’auteur, mais on postule aussi que le lecteur est forcément un imbécile qui comprendra de travers, qui interprétera mal le texte peut-être innocent du chroniqueur. Se revendiquer du possible pour accuser quelqu’un, non pas des faits, c’est d’une injustice révoltante. Comment « un texte pourrait être interprété » est du domaine absolu de la liberté du lecteur, un auteur ne peut ni ne doit anticiper la somme d’interprétations possibles de ce qu’il écrit, pas plus qu’un tiers ne doit s’interposer entre cet écrit et le lecteur. Le possible est par définition infini : on peut interpréter un texte jusqu’à lui faire dire le contraire, mais c’est celui qui interprète qui en sera responsable, non l’auteur. On a pu théoriser des guerres saintes au nom du christianisme, bien que Jésus ait dit « Aimez vos ennemis ». Est-ce que le commandement christique est une incitation aux Croisades ? Censurer un texte au nom de ses « possibles interprétations », est un acte purement tyrannique. C’est se prétendre plus sage que l’auteur et le lecteur, et se donner pour le détenteur unique de la vérité ultime d’un discours. L’espace de la parole est ainsi accaparé par un seul, qui intime aux autres de se taire, et qui s’affirme ainsi propriétaire absolu du logos. Le mérite de l’affaire Siné, c’est qu’elle a exposé au grand jour le secret de fonctionnement de la Police de l’Arrière-pensée : si celle-ci peut agir dans l’arbitraire le plus total, c’est parce qu’elle lance ses oukases depuis les hauteurs insondables de l’irréel. Les faits, les discours, la réalité comparaissent désormais devant l’infini du possible ; le mode conditionnel surveille le mode indicatif ; ce qui pourrait être interdit à l’être de se manifester ; la mort surveille la vie au nom de la vie. Il est comique que ce soit précisément Philippe Val qui se revendiquât des « interprétations possibles » pour vider Siné. Car si on lui avait appliqué le même traitement lors de l’affaire des caricatures de Mahomet, c’est lui qui aurait dû quitter les lieux. N’aurait-on pas pu interpréter les fameuses caricatures comme une incitation à la haine raciale ? N’était-ce pas possible de faire cet « amalgame » ? Après l’affaire Siné, tous les musulmans auront bon dos pour dire que la France est dominée par le lobby juif, et que l’on applique deux poids deux mesures, en ce qui concerne les « interprétations possibles » ! Le procès de Siné n’aurait pas parodié complètement les procès staliniens, si l’on n’avait pas eu droit à la scène de l’autocritique : « Jusqu'à dimanche, écrit Marianne, Siné était d'accord pour signer un texte « apocryphe » (c'est-à-dire écrit par un médiateur interne) de rectification, que nous reproduisons ici : « Ma « Zone » d'il y a deux semaines sur Jean Sarkozy a suscité beaucoup de réactions. Je me suis fait traiter d'antisémite sur RTL, et on m'a même rapproché de ce salaud de Konk. Mes amis de Charlie se sont émus. J'ai relu… Bon, c'est vrai que ça pouvait être mal interprété… Je voulais dénoncer l'imbécillité de se convertir à une religion quelle qu'elle soit et, par ailleurs, la fascination de la famille Sarkozy pour le fric. J'ai synthétisé mon propos, et, au final, il en est resté ce qui peut être analysé comme un raccourci ambigu et condamnable. Je présente mes excuses auprès de ceux qui l'ont compris comme tel», pouvait-on lire dans le texte qu'il ne signera pas. » Je ne peux que saluer le refus du caricaturiste de signer l’autocritique rédigée par le Parti, d’avoir finalement évité de s’abaisser, à quatre-vingt ans, devant les sots qui auraient pu comprendre sa chronique de travers. (Lukacs avait soixante et onze ans en 1956, quand il refusa de faire son autocritique devant les bureaucrates triomphants.) D’autant que ceux qui auraient pu y voir « un raccourci ambigu et condamnable » étaient sûrement plus nombreux dans la tête d’Askolovitch et de Val que dans la réalité. Les procureurs de Paris, comme les censeurs de l’URSS, fantasment allégrement ces imbéciles qui pourraient comprendre de travers les propos de Siné. C’est leur manière détournée de nous prendre tous pour des cons. Voilà, c’est fait : Charlie Hebdo est désormais un nid de promoteurs du risque zéro sur les autoroutes des idées creuses vers le présent radieux. Charlie Hebdo, garanti sans dérapages ! Charlie Hebdo, ou comment penser mal sans sortir du Bien ! Charlie Hebdo pense tout le Bien de ce que vous pourriez penser mal ! Charlie Hebdo a des « valeurs » ! Le nouveau censeur est arrivé : il vous protégera contre vous-mêmes, contre toutes les interprétations possibles que vous n’auriez même pas imaginées. Il a un territoire immense à quadriller : rien de ce qui pourrait vous nuire ne lui est étranger. Pas même vos arrières pensées. |
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Les procès de Paris - Episode 2 |
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J’ai fini par trouver sur le net une des formulations de la fatwa de Lanzmann contre toute fiction traitant de la Shoah : « L’Holocauste est d’abord unique en ceci qu’il édifie autour de lui, en un cercle de flamme, la limite à ne pas franchir parce qu’un certain absolu d’horreur est intransmissible : prétendre le faire c’est se rendre coupable de la transgression la plus grave. La fiction est une transgression, je pense profondément qu’il y a un interdit de la représentation. En voyant La Liste de Schindler, j’ai retrouvé ce que j’avais éprouvé en voyant le feuilleton Holocauste. Transgresser ou trivialiser, ici c’est pareil : le feuilleton ou le film hollywoodien transgressent parce qu’ils `trivialisent´, abolissant le caractère unique de l’Holocauste. » L’Holocauste, on l’aura compris, c’est, dans la tête de Lanzmann, le Dieu Tetragrammaton lui-même, qui « édifie autour de lui un cercle de flamme ». Le représenter, c’est comme, pour un musulman intégriste, faire un portrait de Mohammed. Il y a un « interdit de la représentation » du Dieu de Lanzmann. Le réalisateur est son prophète jaloux. Pourtant, cet intégrisme iconoclaste dessert la prophétie. Le jour où tous les témoins des camps seront morts, comment se transmettra la mémoire de ces horreurs ? Si l’on « ne transsubstantie pas l’horreur en sagesse existentielle », comme dit Kundera, comment la prophétie vivra-t-elle ? Car la Shoah n’est pas Dieu, c’est l’idole de Lanzmann, c’est un événement historique, qui peut sombrer dans l’oubli, comme tout autre événement historique. Un romancier l’a compris bien avant moi, et, heureusement, Lanzmann ne peut pas lui faire de procès, car il s’agit de Jorge Semprun.
« Il faut maintenant désacraliser la mémoire, car si les romanciers ne s’emparent pas de la mémoire des camps, nous n’auront plus que des études sociologiques, des thèses. Mais est-ce suffisant ? La seule manière selon moi de prolonger la mémoire est la mémoire romanesque. Le simple énoncé des faits reste trop dans le flou. On en dit toujours trop ou trop peu. J’ai surpris certains rescapés qui en rajoutaient, de peur de ne pas être crû. Il faut agir autrement pour donner aux lecteurs la capacité de reconstruire les choses. Prenons un exemple : comment un simple témoignage factuel pourrait-il rendre l’odeur d’un four crématoire qui est pourtant, de l’avis de tous les survivants la chose la plus forte, celle qui revient la première à la mémoire ? Si on ne fait pas revivre cela, on perd la mémoire." (Entretien de Jorge Semprun par Guy Duplat dans le cahier spécial paru dans La Libre Belgique du 27 janvier 2005, pp. 18-19.)
Cependant, dans l'énoncé de sa fatwa, à bien le lire, Lanzmann dit que la transmission, la mémoire des événements n'est pas véritablement son souci. Car il affirme avec force qu'"un certain absolu d’horreur est intransmissible". Or si l'on ne transmet par l'absolu de l'horreur, que reste-t-il à transmettre de la Shoah ? Ne vide-t-on pas l'événement Shoah de sa substance ? Mais si jamais on essaie de le faire, si jamais on n'est pas d'accord avec Lanzmann, alors celui-ci a déjà prononcé sa condamnation: "prétendre transmettre l'horreur, dit-il, c'est se rendre coupable de la transgression la plus grave". De son point de vue autocratique, on ne peut que "prétendre" transmettre quelque chose de sensible. C'est là que son nihilisme, sa haine de la culture s'expriment dans toute leur pureté: on pourrait citer des milliers d'exemples d'oeuvres d'art qui ont réussi à "transmettre des horreurs", ou bien des extases. De quel point de vue supra-humain, supra-historique, Lanzmann juge-t-il cela impossible ? C'est d'une prétention inouïe ! Combien même ces tentatives de transmission ne seraient qu'incomplètes ou déformées, pourquoi les condamner ? Quelle autre alternative avons-nous, a part essayer de comprendre ce qu'on vécu les autres, de terrible ou de merveilleux, et d'en faire des oeuvres de fiction ? Toute la culture humaine n'est faite que de ces transmissions improbables, incomplètes, partielles.
"Coupable de la transgression la plus grave" ? Envers qui ? Envers les victimes de la Shoah ? Essayer de comprendre ce qu'elles ont vécu, et de transmettre cette compréhension aux autres, cela serait une insulte à leur égard ? Quel esprit diabolique pourrait oser interdire l'empathie envers les malheureux au nom de leur malheur même ? Ce serait inouï que Lanzmann pense vraiment cela. Toute la culture chrétienne depuis deux mille ans ne fait que méditer l'horreur survenue à un seul homme ! Mais étant donné le mépris du réalisateur envers l'humanisation de la vérité, cela me semble toutefois possible. Il ne veut pas d'une vérité humanisée, il n'aime pas la compréhension empathique qui se fait à travers les poèmes, les romans ou les films. A cela, il préfère la vérité déshumanisée de l'Histoire avec un grand H, sa vérité à lui, Lanzmann, la vérité aride du témoignage brut. Son agit-prop. C'est envers Lanzmann lui-même que l'on serait coupable de la transgression la plus grave, si jamais on essayait de méditer dans une oeuvre sur les malheurs survenus à des millions d'individus particuliers, pris en tant que particuliers, non comme une idée abstraite, "le peuple juif".
Il n'y a pas de raisonnement rationnel dans la position de Lanzmann. Il a accompli un geste mythique. Il a forgé littéralement un tabou. Lanzmann, avec son documentaire fleuve, a érigé le "monument" de la Shoah, où il a enfermé les cris de désespoir de six millions de victimes. Ce n'est pas une métaphore, il le dit lui-même, "dans Shoah, quand les juifs parlent, ils ne disent jamais « je », ils disent « nous », ils parlent au nom de leur peuple, ils sont les porte-parole des morts." Lanzmann, en tant qu'auteur du film, est le gardien des "voix des morts". Il n'y a pas de psychologie dans son film, il y a une mythologie. Sa propre mythologie: une fois le monument funéraire érigé, il trace un "cercle de feu" autour de lui, tout comme Wotan autour de la Walkyrie endormie. Lanzmann ("le lancier" en allemand) garde le sommeil de la Shoah-Brunehilde, et proclame haut et fort, comme le roi des dieux germaniques à la fin de l'opéra de Wagner: "Qui de ma lance craint la pointe, n'aborde ce feu jamais."
C'est la malédiction de la Shoah-Brunehilde, qui dort d'un sommeil agité de cauchemars sous le monument lanzmannien, enterrée dans l'absolu, attendant le héros intrépide qui l'aimerait suffisamment pour la réveiller malgré l'oeil courroucé de Claude. Ce Wotan de pacotille est un gardien de l'oubli, qui se donne pour un gardien de la mémoire. Si on prête l'oreille, on entend que de son "monument" sortent les cris étouffés des malheureux qui voudraient qu'on les aime, qu'on les comprenne par delà la mort, pour qu'ils revivent enfin à nouveau avec nous, dans nos oeuvres culturelles. Des malheureux qui veulent cesser d'être des numéros, hier dans les statistiques nazies, aujourd'hui dans les statistiques de Lanzmann. Des hommes qui veulent sortir du "nous", et du "peuple juif", qui veulent dire "je". Des hommes qui veulent que l'on raconte leur vérité humanisée, individuelle, qui déséspèrent que nous les laissons s'effacer une seconde fois, dans la nuit et le brouillard du nihilisme de leur nouveau kapo. Littell a été ce Siegfried (après Spielberg, après Begnini, après Tim Blake Nelson, réalisateur de The grey zone, film qui raconte la révolte des Sonderkommandos à Auschwitz) qui a franchi le cercle de feu de Lanzmann pour secouer la Shoah endormie et essayer de la réveiller de son cauchemar absolutisé. Ces héros culturels ont osé tirer la Shoah de sa seconde mort, de l'oubli, pour la rendre à la vie culturelle. Ils ont fait ce que souhaitait Kundera: "racheter l'horreur en la transsubstantiant en sagesse existentielle". Ils ont fait une oeuvre libre.
Le procès de Lanzmann contre Les Bienveillantes est paradigmatique. Lanzmann est un des nombreux procureurs qui instruisent sans cesse « les procès de Paris ». Ces procès occupent à l’heure actuelle quasiment tout l’espace publique de discussion dite « culturelle ». S’en désoler ? Surtout pas, ils nous font rire ! Mais surtout ne pas les écouter, même lorsqu'ils ont fait eux-mêmes une oeuvre culturelle. Ne pas céder à leurs menaces de prophètes improvisés. Pas de peurs mystiques. Il reste encore beaucoup d'horreurs à racheter.
PS Je reviens sans cesse depuis des années à un livre magnifique de Nicolae Steinhardt, Le journal de la félicité. Ce brillant intellectuel juif roumain, converti au christianisme, (il deviendra ensuite moine), collègue de génération avec Eliade, Cioran, Ionesco, y raconte sa vie dans les bagnes communistes des années ’60. C’est l’anti-Orwell par excellence : le titre n’a rien d’ironique. C’est un recueil de « fenêtres », au sens de Kundera. Avec un génie extraordinaire, une culture et une sensibilité très fine, Steinhardt raconte la vie des camps, cette vie véritable qui cohabitait avec l’horreur, il y raconte la poésie, les bonheurs et les émerveillements qu’il y a véritablement vécus pendant ses six ans d’incarcération, malgré la famine, les brimades, les insultes et les coups. Et cette vie véritable était faite essentiellement du partage des œuvres culturelles dont les détenus se souvenaient. (Les détenus les plus heureux étaient ceux qui se souvenaient du plus grand nombre de poésies !) C’était l’histoire de la culture qui les maintenait en vie, pas l’Histoire idéologique d’un Lanzmann. C’était la mémoire des œuvres artistiques qui les nourrissait, pas la mémoire aride des horreurs historiques passés, figée dans une posture menaçante et absolutisée. Le plus émouvant c’est que l’obsession de tous les jours des bagnards n’était pas seulement de survivre, comme Ivan Denissovitch, bien qu’ils enduraient la même famine que lui. Ils voulaient rajouter aussi une œuvre à cette histoire de la culture, de composer eux-mêmes encore un poème. Trouver une rime, aussi obsédant que trouver un croûton de pain. Faire un poème à propos de la faim déchirante, à propos des tortures, à propos du froid des cellules ! « Transsubstantier l’horreur en sagesse existentielle » à l’endroit même de l’horreur. Dominer la faim par un poème. « Peut-on écrire encore de la poésie, après les camps de concentration ? » Question complètement absurde, et finalement insultante envers la mémoire des victimes elles-mêmes. Car ON ECRIVAIT DE LA POESIE DANS LES CAMPS DE CONCENTRATION. Et ils ont pris parfois de risques inouïs pour faire sortir ces recueils de poésie de prison, pour que l’Histoire avec un grand H n’oublie pas leur histoire humaine, leur vie réelle, terrible et héroïque, pour que nous, ceux du dehors, apprenions quelque chose de leurs malheurs. Et nous, que faisons-nous pour eux ? Que faisons-nous pour leur mémoire humaine ? De quelles œuvres d’aujourd’hui un futur détenu d’un futur bagne pourra-t-il se souvenir pour résister à la déshumanisation ? Si j’étais paranoïaque, je dirais que le totalitarisme a appris de ses erreurs passées, et qu’aujourd’hui, avec ses procès kafkorwelliens, il détruit d’abord tout ce qui pourrait à l’avenir servir d’arme contre lui. En détruisant l’amour des œuvres culturelles, l’amour de la fiction, il prépare aujourd’hui soigneusement ses victimes pour ses futurs camps de concentration. Des victimes qui ne pourront plus mettre à l’abri leur humanité dans aucun poème, à cause du travail obsessif des Lanzmann éhontés.
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Profanation de sépulture dans un bus de nuit |
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(cet article a été publié pour la première fois dans Riposte Laïque no. 84 , le 17 avril 2009) On l’a retrouvé, le jeune bourgeois qui a été agressé dans le Noctilien, il est étudiant en première année à Science Po Paris, il a donné une interview « exclusive » au Figaro (1), et il a promis de se taire pour toujours. Profitons donc de cette dernière chance pour analyser cet échantillon unique de la moisissure verdâtre secrétée par son cerveau, qu’on appelle toujours, comme tant d’autres choses dont on a trafiqué l’étiquette pour les commercialiser en gros, d’un vieux nom qui ne correspond plus à aucune réalité : la pensée. L’interview dans son ensemble poursuit un seul et unique objectif : cacher la réalité qui a eu l’outrecuidance de se dévoiler à travers les caméras de la RATP, telle une cyber-putain se déshabillant d’une manière éhontée devant sa webcam, effarouchant les nouvelles grenouilles de bénitier de l’antiracisme. Le réalisme, comme l’a montré René Girard dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, a émergé historiquement avec le christianisme, à cause de la hantise créer des boucs émissaires, de la peur de succomber à la contagion mimétique et de prendre les apparents stigmates de la victime sacrificielle pour les signes fallacieux de son caractère diabolique. Aujourd’hui, on assiste au dépérissement du réalisme, et au basculement dans le confuso-onirisme à cause de cette même hantise portée au paroxysme. (2) Si la réalité montrée par cette vidéo doit rester cachée, pensent les nouveaux censeurs, c’est parce qu’elle serait susceptible d’accroître l’animosité des Blancs contre les non-Blancs, c’est-à-dire parce qu’elle pourrait « nourrir le racisme ». Elle pourrait être utilisée pour « stigmatiser une communauté ». Dans notre post-monde, les rôles sont à jamais figés, et les individus réels ne sont plus perçus qu’en tant que représentants de communautés momifiées, dont l’Histoire s’est achevée et s’est constituée en tant que catalogue de crimes, connus et commentés à l’envi par tous. « On est prudent et l'on sait tout ce qui est arrivé : de sorte que l'on n'en finit pas de se moquer. » écrivait Nietzsche à propos du dernier homme. Nous vivons un Jugement dernier sans fin, sans rédemption et sans possibilité de réparation. Ce ne sont pas des enfants qui doivent payer bibliquement pour les fautes de leurs parents, mais des ombres qui traînent des spectres devant des tribunaux imaginaires et s’accusent mutuellement de raviver les « démons du passé ». C’est dans cette configuration mentale que l’interview de la victime du Noctilien nous est donnée comme exprimant la parole véritable sur le lynchage qu’elle a subi, pour faire rentrer la réalité dans le cadre pré-établi par les morts-vivants. « Que s’est-il passé vraiment dans le Noctilien cette nuit ? » demande le journaliste-hypnotiseur, qui ne pose pas de réelles questions, mais suggère des réponses. L’accent est mis sur le « vraiment », qui laisse entendre qu’il existerait une vérité de cette agression différente de celle visible par tout internaute. On s’attend à des révélations, à une remise en cause radicale du sens des images par le discours. Mais rien. Dès la cinquième ligne l’étudiant déclare « D'un point de vue spatial ou temporel, j'ai beaucoup de mal à évaluer ce que j'ai vécu. En voyant la vidéo, cela m'a permis d'ancrer mon agression dans le réel. » La victime avoue ainsi d’emblée qu’elle n’a pas de vérité autre à livrer sur ce qu’elle a subi, qu’elle connaît finalement son agression aussi mal que ceux qui ont vu, comme elle, les images tournées par les caméras de surveillance. Il la connaît même plus mal encore, car il n’a pas entendu ce que la caméra a enregistré, à savoir les insultes racistes de ses agresseurs. Cet aveu inaugural rend la suite de l’entretien à la fois extravagante et inutile. Car si c’est seulement grâce à ces images que ce jeune homme a pu « ancrer son agression dans le réel », alors la vérité de cette agression ne tient qu’à ces images, et elle est accessible à tous autant qu’à lui. Ne se rendant pas compte qu’avec cette entrée en matière, il rend le reste de ses propos complètement caducs, l’étudiant parle ensuite de cette vidéo documentaire dont il est le héros, comme d’un film de fiction qui aurait été conçu avec d’arrières pensées malveillantes. C’est pourquoi il déclare « La vidéo de mon agression apparaît comme très stéréotypée car, ce soir-là, je suis habillé de façon bourgeoise et je suis face à quatre jeunes qui faisaient beaucoup de bruit. » C’est le réalisateur et le costumier qui sont coupables. On bascule ici dans l’onirisme : ce décérébré parle d’un événement de sa vie comme d’un spot publicitaire, dans lequel on lui aurait donné un mauvais rôle : il incarne « une certaine image sociale qui aurait été prise à partie par des étrangers. » Il veut sortir de cette « réductrice caricature ». Jadis, on disait « pince-moi, je rêve », mais cette expression n’a plus aucun sens, car même tabassé par quatre personnes, on ne revient pas à la réalité. On ne saurait être plus mort: il n’y a plus de réalité, plus de documents, mais une pensée qui orwellise seule ses souvenirs, et les réinterprète contre l’évidence même qui lui crève les yeux. Elle ne veut plus décrire la réalité, quand celle-ci rentre en contradiction avec ses présupposés, et remplace cette réalité par un fantasme qu’elle veut imposer à tous ceux qui ont vu, comme elle, les mêmes images. Il faut qu’il y ait une autre réalité que celle montrée par les images, c’est son impératif moral : « Il y a eu un grave amalgame entre la réalité de cette scène et sa représentation. » dit l’étudiant sermonneur. Vous n’avez pas vu ce que vous avez vu, ce que vous avez vu n’était pas réel. La nouvelle censure est pire que celle de Big Brother, car celui-ci redoutait au moins que ses sujets se souvinssent d’autre chose que ce qu’il disait selon les impératifs du jour, c’est pourquoi il prenait la peine de réécrire le passé. Mais à nous, on ne nous explique pas quelle était cette réalité plus réelle que celle montrée par la vidéo de surveillance. Réécrire l’histoire, c’était faire encore trop honneur aux hommes, et se laisser encore hanter par la possibilité d’énonciation de la vérité. Désormais, un tel scrupule est ridicule. On nous intime juste l’ordre d’oublier. Si le mort-vivant dont la sépulture a été profanée se prétend en droit de nous donner cet ordre, c’est parce qu’il se croit le propriétaire exclusif de sa représentation. Cette ombre avachie considère comme une atteinte à sa dignité qu’on fasse la lumière sur ce qui lui arrive, tout animé du désir de devenir un vampire sans reflet : « Le fait d'apparaître brutalement au centre d'une polémique de cette ampleur n'est jamais très agréable. Cela me blesse beaucoup alors que j'avais réussi à dépasser le fait en lui-même. » déclare-t-elle. Pour un spectre, avoir encore une image incontrôlable dans l’âme des autres, c’est encore plus blessant que les coups réels, car cela rouvre la cicatrice de l’antique plaie qui jadis faisait de lui un homme, et dont la fin de l’Histoire l’a presque guéri. Lui dire que le sens de son existence lui échappe, tirer du fait sordide dont il a été le zéro des enseignements, polémiquer autour de son quotidien, tout cela lui rappelle la contradiction, la distance, la béance, la castration, la distinction entre l’être et le paraître, vieilles maladies dont il se croyait guéri. Gageons qu’il s’en tirera, puisqu’un psychiatre lui a dit qu’il avait « l’air de bien vivre cette histoire ». Radu Stoenescu PS. J’espère seulement qu’à la prochaine bavure policière, la victime aura la civilité de déclarer, comme notre pacifique étudiant : « La vidéo de mon agression apparaît comme très stéréotypée car, ce soir-là, je suis habillé comme une caillera et je suis face à quatre flics en uniformes qui jouent avec leurs matraques. En aucun cas, je ne veux passer pour l'incarnation d'une certaine image sociale qui aurait été prise à partie par des forces de police. Je ne l'ai pas ressenti comme cela. L'un des officiers, barbu, avait d'ailleurs une couleur de peau assez foncée… Il y a eu un grave amalgame entre la réalité de cette scène et sa représentation. Cette vidéo a circulé sur des sites extrémistes et a été exploitée par des politiques. Or, je ne veux pas être instrumentalisé. Le sujet est propice aux idées radicales et je n'ai aucune envie de nourrir cela. Il me fallait sortir de cette réductrice caricature. » (1) http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2009/04/10/01016-20090410ARTFIG00681-la-victime-agressee-dans-le-bus-temoigne-.php (2) Voir mon article La gauche française a peur du péché |
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Le héros post-historique a des enfants ! |
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« Le déclin du courage est peut-être le trait le plus saillant de l’Ouest aujourd’hui pour un observateur extérieur. Le monde occidental a perdu son courage civique, à la fois dans son ensemble et singulièrement, dans chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque pays, et bien sûr, aux Nations Unies. Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, d’où l’impression que le courage a déserté la société toute entière. » Voilà ce que déclarait Alexandre Soljenitsyne le 8 juin 1978 dans un discours à l’Université de Harvard. L’analyse du zek intransigeant fait l’effet d’une évidence lorsque l’on regarde autour de soi. Cependant, on n’a pas suffisamment analysé comment fonctionne la lâcheté civique dans laquelle nous baignons. Où la voit-on à l’œuvre ? Il est rare de connaître une situation où notre caractère se révèle à nous comme un phénomène sur lequel nous n’avons pas prise, un cas de figure épuré où l’on se rend compte que l’on n’a pas de libre arbitre, selon la brillante analyse d’Arthur Schopenhauer dans Le traité sur le libre-arbitre. Ce n’est pas commun de vivre une expérience morale quasiment scientifique, claire et explicite de laquelle on sort en se disant « je suis un lâche ». Ontologiquement, caractériellement, définitivement. Une expérience pure de révélation à soi-même du caractère déterminé de sa nature propre. Un journaliste français a eu la malchance de la vivre récemment. Il s’agit de Guillaume Dasquié, qui, le 17 avril 2007 publia un article dans Le Monde, affirmant, sur la base de documents non déclassifiées provenant de la DGSE, que les services de renseignements français sur Al-Qaida avaient fourni à leurs homologues américains des informations précises sur les projets des terroristes islamistes, bien avant les attentats du 11 septembre 2001 à New York. Il s'agirait notamment d'une note classée confidentiel-défense du 5 janvier 2001 sur Al-Qaida, intitulée « projet de détournement d'avion par des islamistes radicaux », et d'une autre sur le comité exécutif d'Al-Qaida. Suite à cet article, Guillaume Dasquié a été interpellé par la DST à son domicile le 5 décembre 2007 et placé en garde à vue. La DST exigeait de lui qu’il fournisse le nom de son contact dans les services secrets français, au mépris de la loi qui autorise les journalistes à protéger leurs sources. Selon Guillaume Dasquié, les enquêteurs le menacèrent de le mettre en examen. Au bout de trente heures de pression Guillaume Dasquié a craqué, il a donné un nom et il a été relâché. Ce ne sont pas les ressorts politiques ou géopolitiques de cette affaire qui m’intéressent. Ce qui m’a frappé, ce fut l’explication qu’a donnée Guillaume Dasquié de son comportement. Alors qu’il a le droit de son côté, il cède à la menace de ses geôliers. Il a une occasion unique de devenir un héros, de se voir frapper d’une injustice criante, de devenir un martyr de liberté d’expression et de conscience, et il passe à côté. Pourquoi ? Qu’est-ce qui l’empêche de rejoindre le cercle fermé des persécutés ? Pourquoi refuse-t-il l’invitation à faire partie de ce club très select qui comprend Gandhi, Mandela, Soljenitsyne, Voltaire, etc. ? Voilà ce que Guillaume Dasquié dit, dans une interview pour Mediapart, « un journal d'information numérique, indépendant et participatif », d’après sa propre description : « J’ai lâché un peu, je n’ai pas lâché sur l’essentiel (il n’a pas donné le nom de la source la plus importante), et j’ai fini dans ma cellule avec un sentiment d’humiliation, et eux (les enquêteurs de la DST), ils étaient fiers, ils avaient gagné. Et j’étais super-malheureux, parce que je n’ai pas eu le courage de leur dire « Bande d’enculés, mettez-moi en tôle, même pas mal ! » Je n’ai pas eu cette force parce que j’ai des gamins trop jeunes, et que voilà, je ne me suis pas senti de les voir dans parloir, pendant trois-quatre mois… Ils seraient grands, j’aurais probablement réagi différemment parce que c’était plus facile de se projeter… A des gamins de vingt ans… Je pense que je pourrais dire à mon gamin, le jour où il a vingt ans : « voilà, papa est en prison, mais il est fier de l’être, c’est pour une juste cause ». Pas quand ils sont trop petits. » Voilà ce qui est le plus extraordinaire dans cette affaire Dasquié : le héros rate son destin sublime parce qu’il a des enfants trop jeunes, qui ne peuvent pas comprendre son héroïsme ! Le héros ne chute pas parce qu’il craint pour ses enfants, ou pour sa famille, comme les résistants au totalitarisme soviétique, ou les témoins dans les procès des mafiosi, non, le héros craint son gamin ! Il ne saisit pas l’occasion que lui tend le destin de faire un acte courageux, parce que cet acte ne pourrait pas être actuellement compris par son mioche ! Voilà une peur véritablement moderne, une terreur qui n’aurait jamais effleuré l’esprit d’un Soljenitsyne ou d’un Zinoviev, celle de ne pas être compris par son propre fils, tout de suite. (Tout au long de l’interview d’ailleurs, on entend les babillements hors champ de ces enfants qui l’empêchèrent de se montrer courageux, comme une sorte de preuve pour les auditeurs qu’ils existent bel et bien, que le presque-héros ne les a pas inventés, qu’il parle sous la caution de leur innocence imbécile.) Cela est une preuve parmi d’autres de l’infantilisation généralisée, et une montre assez bien le fonctionnement de la nouvelle lâcheté civique : on ne doit plus rien faire qui ne puisse être compris par un morveux à la maternelle. « Que dirais-je à mes enfants ? » : voilà la terreur secrète des néo-adultes de notre monde post-historique. Une terreur qui est en dernière analyse une terreur enfantine, semblable au « Que diront mes parents ? » qui tourmente tout un chacun dans son enfance. On pourrait presque en déduire une définition nouvelle de l’âge adulte : c’est la période de la vie où l’on craint l’incompréhension de ses enfants. Cela n’effleure pas le moins du monde l’esprit de notre journaliste que ses enfants ne sont que des enfants, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de compréhension à attendre d’eux, que la politique, c’est une affaire d’adultes. Que s’il avait été emprisonné injustement, cela aurait été formateur et important pour son enfant même, qui aurait hérité d’un motif d’être fier de son père pour le restant de sa vie. Les héros du passé voyaient comme une consolation pour leurs malheurs que leurs enfants auraient de quoi s’enorgueillir plus tard, quand ils comprendraient qui avait été leur père. Le héros moderne n’y pense même pas. Il ne croit plus à un avenir qui se souvienne du passé glorieux. Là où un héros de l’ancien temps historique aurait vu une raison de plus de faire acte de courage, puisqu’il oeuvrait pour le futur de ses enfants, le presque-héros moderne voit une raison contraire, et ne se sacrifie plus pour l’avenir, tant il tient à son misérable présent. C’est pourquoi il bâtit un misérable futur pour son enfant, fait de toutes les conséquences de ses lâchetés présentes. Ce ne sont pas les enfants qui doivent « se projeter » comme le dit Guillaume Dasquié, c’est l’apanage de l’adulte d’anticiper un futur pour son enfant, pour lequel il doit parfois sacrifier le présent. La terreur des véritables adultes d’aujourd’hui devrait être la future question de leurs enfants : « Quel est le monde que m’as-tu laissé en héritage ? » Cette peur-là est la base du courage civique. Mais pour craindre l’avenir, c’est vrai qu’il faut encore y croire un peu. |
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