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La perte des valeurs. On en parle comme si on avait perdu ses clés de bagnole. Comme si on avait perdu son chat. Projet d’annonce : « Cherche valeurs. Perdues vendredi après-midi au centre commercial. Elles répondent au doux nom de Mimi. Beau pelage brun, tacheté de blanc. Collier bleu. Tatouage à l’intérieur de l’oreille gauche. Récompense ! Appelez le XXXXXXX » La perte des valeurs. L’expression me rebute d’autant qu’elle est nominale. On ne dit pas « On a perdu ses valeurs », encore moins « Nous avons perdu nos valeurs ». On emploie une tournure objective et impersonnelle. Ce n’est pas innocent. Marcuse, dans L’homme unidimensionnel, analyse très pertinemment le but de la transformation d’une phrase en un groupe nominal. Cela sert à paralyser l’action et la réaction. On présente une action sous la forme grammaticale d’un objet. On pose un objet : « la perte des valeurs ». Comme si on découvrait une nouvelle planète du système solaire. Pas moyen de réagir personnellement à « la perte des valeurs ». La forme nominale donne une apparence d’un objet dépourvu de liens avec les interlocuteurs à ce qui serait vu tout à fait différemment si on disait « Nous avons perdu nos valeurs ». « La perte des valeurs » vous écrase de tout son poids de « chose ».
La forme nominale ment. Dès que l’on formule la même idée en faisant une phrase avec un sujet et un verbe, elle perd son caractère marmoréen. Si on vous disait « Vous avez perdu vos valeurs », cela vous déplairait peut-être, mais ne vous broierait pas. Et justement, si cela vous déplaît, c’est bon signe : vous n’avez pas encore perdu tout pouvoir sur ces valeurs, elles ne vous ont pas échappé comme un objet cosmique brièvement aperçu par télescope, il y a encore un lien entre ces valeurs et vous, un fil qui les rattache à vous, un fil bien long, tellement long que l’on n’aperçoit plus rien au bout, mais qui est bien réel, puisque ça tire, ça gêne… ça mord ! Vous vous sentez accusé de cette perte. Vous auriez pu faire plus attention et ne pas perdre ces clés de bagnole ! Et vous pourriez peut-être les retrouver. La perte des valeurs. Il y a en fait une double perte dans cette formule : la perte des valeurs et la perte de la responsabilité de cette perte, due à l’emploi de la forme nominale. Deux pertes qui se renforcent mutuellement, qui s’aggravent l’une l’autre : j’ai perdu mes valeurs, puis j’ai perdu ma valeur d’être responsable. Ou bien : j’ai perdu ma valeur d’être responsable, et j’ai perdu mes valeurs. Qui était le premier, la poule ou l’œuf ? La perte de ma valeur de sujet responsable, ou la perte de mes valeurs ? Suis-je une loque aliénée parce que je n’ai plus de valeurs, ou bien n’ai-je plus de valeurs parce que je suis une loque aliénée ? La perte des valeurs. A chaque fois que je tombe sur une de ces rengaines apocalyptiques, je me rappelle la douce réprimande de Rilke à l’intention du « jeune poète » qui se plaignait que le monde était trop laid : « Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas; accusez-vous vous-même, dites-vous que vous n'êtes pas assez poète pour appeler à vous ses richesses; car pour celui qui crée il n'y a pas de pauvreté, pas de lieu pauvre et indifférent. » Nous n’avons pas perdu nos valeurs. Une valeur ne se perd pas. Ce n’est pas le bon verbe. Nous avons cessé de défendre nos valeurs. Maintenant, la réflexion peut commencer. Pourquoi avons-nous cessé de défendre nos valeurs ? Quelles valeurs ? Avons-nous vraiment cessé de les défendre ? Pouvons-nous être sujets de la phrase « nous avons cessé de défendre nos valeurs » sans mentir un peu ? C’est-à-dire pouvons-nous être sujets pensants sans défendre un tant soit peu des valeurs ? Qu’est-ce que ça veut dire « défendre une valeur » ? Comment faire pour la défendre ? Contre qui ? Contre quoi ? Je pense que les choses vont déjà assez bien si l’on s’inquiète de cette « perte ». Si l’on ne s’inquiétait pas de la disparition du chat, on n’aurait à coup sûr aucune chance de le retrouver. L’inquiétude apocalyptique devant « la perte des valeurs » devrait d’abord nous rassurer. On cherche encore le chat. (Ça me rappelle une blague du temps de la dictature de Ceausescu : « qu’est-ce que la philosophie marxiste ? La philosophie marxiste c’est chercher un chat noir dans une chambre noire. Qu’est-ce que l’économie politique marxiste ? L’économie politique marxiste c’est chercher un chat noir dans une chambre noire où il n’y a aucun chat noir. Qu’est-ce que le socialisme scientifique ? Le socialisme scientifique, c’est chercher un chat noir dans une chambre noire, où il n’y a aucun chat noir, tu sait qu’il n’y a pas de chat noir, mais tu cries : « je l’ai attrapé !»)
Il y a un lien essentiel entre l’identité du sujet et les valeurs qu’il défend. C’est là notre chance et notre malédiction. C’est notre chance car si nous pouvons encore parler comme des sujets et nous pencher sur cette « perte des valeurs » cela veut dire que nous ne les avons pas tout à fait perdues, que nous les avons peut-être tout simplement un peu négligées, laisser traîner derrière nous comme des casseroles attachées à la queue du chat. C’est notre malédiction, car notre principale valeur est l’individualisme rationnel, qui postule que nous ne traînons plus aucune casserole derrière nous. Nous croyons être sujets libres, c’est-à-dire dépourvus d’aucun lien essentiel avec une quelconque valeur. Nous courons pour fuir ces casseroles qui font beaucoup de bruit. Plus vite nous courons, et plus elles tapent contre les pavés, faisant un bruit assourdissant. Nous ne voulons pas voir pas le fil avec lequel nous les traînons derrière nous. Cette cécité est imposée par le bruit des casseroles. Si l’on s’arrêtait, s’il n’y avait plus de tintamarre, on ne se sentirait plus un sujet libre. Cela fait partie de notre individualisme de croire pourvoir perdre ses valeurs comme des clés de bagnole. Si l’on arrêtait de courir, effrayé par ses propres casseroles, on verrait que la situation n’est pas si catastrophique. Il faut accepter de s’arrêter et de voir que l’on n’est pas un sujet sans casserole, que notre identité est certes individuelle, mais qu’elle se voit comme la pratique d’une valeur. Nous sommes le signe d’une certaine pratique des valeurs. Nous pouvons avoir des valeurs chrétiennes, et les pratiquer mal. Nous pouvons être athée, et lire quand même des auteurs catholiques. Nous pouvons être rationaliste et s’adonner à de douces expérimentations occultistes. Même si on malmène ses valeurs, on reste dans la pratique de ces valeurs. Un chrétien infidèle à ses valeurs chrétiennes reste quand même un chrétien. C’est un pécheur, mais un chrétien quand même. Certes, la pratique des valeurs ne reste pas sans effet sur l’identité elle-même. Plus on pratique mal ses valeurs, plus son identité s’étiole aussi. Au-delà d’un certain seuil d’impiété, on n’est plus chrétien, on est apostat. On s’excommunie de l’identité chrétienne. L’existence précède alors l’essence ? Ça dépend dans quelle temporalité on utilise le verbe « précéder ». Nous avons une essence héritée, un bagage de valeurs qui précède notre existence. Jusqu’à la maturité, l’essence précède l’existence. La maturité est justement le moment où nous renversons ce rapport. Ce moment ne coïncide pas avec la maturité biologique. La maturité, c’est le moment où on ne veut plus qu’on nous excuse d’être ce que nous sommes au nom de notre héritage. Un Homme mature se fait lui-même. Il veut être responsable de son essence. Un homme mature affirme et défend ses valeurs. C’est ainsi qu’un homme mature est l’artisan de son essence. Défendre ses valeurs, c’est les pratiquer soi-même, non pas les imposer à autrui. Il y a certes un prosélytisme de fait : puisque nous pratiquons nos valeurs, nous les donnons à voir à autrui, ce qui l’influence. Pratiquer ses valeurs contient un prosélytisme inévitable. Pratiquer ses valeurs est le travail d’une vie. C’est pourquoi ce n’est qu’à la fin de la vie que l’opinion publique accorde une reconnaissance de l’identité de l’individu : « l’abbé Pierre, c’était un véritable chrétien ». L’essentiel, c’est de se mettre en quête d’une identité. Chercher à pratiquer des valeurs, cela veut dire qu’elles sont toujours vivantes. Même si on les pratique mal, même si on les comprend mal, l’essentiel c’est de chercher à les pratiquer. Quitte à en changer. Quitte à les nuancer. (Un adage hindou dit : « le bon disciple est comme l’abeille qui va de fleur en fleur, il va de gourou en gourou ») Dans l’Histoire, les valeurs et les identités s’affirment et s’effondrent de concert. Elles ne se perdent pas. Elles ne sont plus défendues. Les hommes ne veulent plus de cette identité-là. Ils en veulent une autre. Le seul danger, c’est de ne pas vouloir de valeurs. Le seul danger, c’est de se vautrer dans l’immaturité. Je n’ai pas peur du « relativisme de valeurs ». Je ne comprends pas ce que ça veut dire. Dire « toutes les valeurs se valent » est un non-sens. Cela revient à postuler une sorte de valeur extérieure aux valeurs, à l’aune de laquelle toutes les valeurs se vaudraient. Une super-valeur, qui vaudrait plus que les autres puisqu’elle les pèserait toutes. Je crois que cette super-valeur, au nom de laquelle on proclame le relativisme des valeurs, n’est qu’un infantilisme violent et lâche. Ce n’est pas une idée, c’est une attitude coercitive. On proclame péremptoirement que toutes les valeurs se valent pour refuser de se lancer dans la pratique d’une valeur quelconque. Effrayé par l’histoire des idées et des cultures, on se décourage d’en comprendre et d’en pratiquer sincèrement une. Et justement, on reste on. On ne devient jamais je. Car pour dire je il faudrait avoir des valeurs. Nous ne pouvons pas jamais perdre nos valeurs. Ou alors on est perdu avec elles. |