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Les procès de Paris - Episode 0
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Le procureur mamour

(cet article a été publié pour la première fois sur le Ring le 17 juillet 2008)

 

           

            Le tombeau d’Alexandre est un film de Chris Marker, qui retrace les soixante-dix ans de l’histoire de l’URSS, en revisitant la biographie d’Alexandre Medvedkine, cinéaste soviétique né en 1900 et mort en 1989. On y voit que les procès totalitaires de l’Ancien régime historique avaient un style caractéristique. Vychinski à Moscou pour les procès staliniens, Roland Freisler à Berlin pour les procès nazis, Novalek pour les procès de Prague, tous avaient les mêmes intonations de voix, les mêmes crescendos indignés et glaçants, la même raideur inquisitrice et tranchante.     

            Le totalitarisme ayant évolué, les procès qu’il fait sont aujourd’hui bien différents. Les procureurs des procès de Paris développent un style nouveau, en phase avec la nouvelle société infantilisée, avec le nouvel ordre matriarcal, cordicole et festiviste, comme l’a nommé Philippe Muray. On n’instruit plus de procès sur un ton agressif à la Freisler, ce serait trop patriarcal, trop violent, trop directement inquisiteur, trop honnête en somme, pour la nouvelle sensibilité post-historique des spectateurs. Pour un totalitarisme nouveau, il faut un style de procès nouveau. Quand le Bien règne, il ne peut s’autoriser de paraître méchant. Il doit extirper la négativité jusques dans sa manière de s’imposer sans réplique. Il doit donner l’exemple de la positivité doucereuse et étouffante, même lorsqu’il instruit le procès de ce qui le remet en question.

            A ce titre, Paul Amar développa avec brio ce nouveau style de Vychinski mamour, lors du procès éclair d’Eric Zemmour, qui comparaissait pour la parution de son roman Petit frère, dans l’émission « Revu et Corrigé » du 19 janvier 2008 après Jésus-Christ.[1] (Rien que le titre de l’émission devrait faire bondir : de quel droit s’autorise-t-on à revoir et à corriger les œuvres de quelqu’un ?). Paul Amar, le regard triste et concerné, le ton contrit et grave, énonça d’emblée la teneur de l’accusation : « La presse a-t-elle nié ou occulté le caractère antisémite d’un meurtre commis à Paris en 2003 ? Un journaliste a-t-il le droit de se saisir de ce drame et d’en faire un roman ? » Autrement dit : un écrivain a-t-il le droit d’écrire ? Est-ce qu’il peut s’inspirer de ce qu’il veut ? Qu’on puisse déjà se poser ce genre de questions, que l’insensé d’une telle interrogation ne saute pas immédiatement aux yeux de celui qui la profère, voilà un motif d’inquiétude suffisant ! Mais que l’on persévère pendant un quart d’heure pour essayer de convaincre l’écrivain de son non-droit de créer, voilà ce qui montre que l’on a depuis longtemps franchi un seuil dans la servitude intellectuelle.

            Amar n’accusa pas directement Zemmour. Vychinski ne parlait pas de son propre chef, mais au nom de Staline ; Freisler rendait les jugements « comme le Führer lui-même aurait jugé. » Amar aussi avait une instance suprême au nom de laquelle il parlait : c’était la mère de Sébastien Selam, un DJ assassiné il y a quatre ans par un musulman dans des conditions horribles, affaire dont s’est inspiré Eric Zemmour pour son roman. Le procureur de France 5 n’était que le ventriloque de la douleur d’une mère certes blessée, mais imbécile, qui ne comprenait rien ni à la fiction ni à l’inspiration. C’était elle qui accusait, du haut de sa douleur, l’écrivain Eric Zemmour, d’avoir écrit son roman en se basant sur ce qui était arrivé à son fils. Le dispositif du nouveau totalitarisme doucereux était en place : la mère, la douleur, la bêtise particulière animaient d’outre-écran le pantin Amar, qui demanda à Zemmour, avec une voix larmoyante : « Vous comprenez sa réaction ? Vous comprenez sa douleur ? »

            Voilà le nouveau type de crime en régime néo-totalitaire mamouresque : vous ne comprenez pas la douleur d’une mère ! Vous êtes insensible ! Vous êtes méchant ! La douleur d’une mère, même bête, excuse tout. Tout le monde doit se prosterner devant la douleur d’une mère !

            Eric Zemmour répliqua qu’il ne comprenait pas sa réaction, car lorsqu’il l’avait rencontrée, elle se plaignait au contraire du fait que l’on ne parlait pas de l’affaire Selam. Amar lui répondit qu’il aurait dû « écrire un article, non pas un roman. » Ça y est ! Nous y sommes ! C’est la fiction qui pose problème, c’est la liberté de l’imagination qui constitue le délit ! En régime néo-totalitaire, il ne faut pas jouer avec la réalité. Ne pas la mettre en perspective, ne pas la relativiser, ne pas la néantiser. Il faut coller à la réalité, la dénoncer, s’en indigner, mais surtout pas en rire ou en dévier.

            Mais le meilleur est encore à venir : « Elle voit son fils mourir de nouveau. » lance Paul Amar, pour culpabiliser Eric Zemmour. Cela implique que Sébastien Selam serait mort deux fois, une fois dans la vie réelle, une autre fois dans le roman d’Eric Zemmour. Amar accuse le romancier d’avoir ressuscité, puis mis à mort une seconde fois le malheureux DJ ! Et en plus, devant les yeux de sa mère ! Au moins l’assassin eut la décence d’accomplir son meurtre loin de son regard ! Amar nage en plein vaudou : le roman de Zemmour est une invocation des morts, et le romancier un sorcier malfaisant, qui ne redonne chair aux spectres que pour les immoler sadiquement une seconde fois !

            Amar charge : « Quand vous reprenez des faits précis et que vous les mélangez à votre fiction, est-ce que ce n’est pas une erreur ? Est-ce que vous n’auriez pas dû faire la démarche du romancier dans sa totalité, en oubliant même la réalité ? » Quelle belle redéfinition inconsciente du roman : l’oubli de la réalité ! Quelle négation inculte de toute l’histoire de la littérature, qui confirme caricaturalement les analyses de Philippe Muray. Le romancier d’aujourd’hui est sommé d’oublier la réalité, exactement comme sous le régime soviétique. Il ne faut plus la montrer, ce serait faire preuve de défaitisme, de propagande anti-Bien radieux, anti-présent-qui-chante, que dis-je, qui mixe !

            Zemmour réplique en rappelant l’histoire de la littérature, Flaubert, Balzac et leur démarche d’inspiration à partir de faits réels. Amar ne répond pas, mais passe le bâton à l’avocat de la famille Selam, Axel Metzker. A partir de là, on décolle vertigineusement dans l’absurde : « Vous avez blasphémé la mémoire de Sébastien Selam ! » lance l’avocat à un Zemmour goguenard. « Il réussissait tout ce qu’il entreprenait. C’était une petite star ! Il a été assassiné dans des conditions atroces ! Sébastien Selam  ce n’est pas un mauvais juif, ce n’est pas celui qui fait des coucheries, sa mère, ce n’est pas la mère maquerelle, son frère, ce n’est pas l’obsédé des films porno. L’affaire Selam, ce n’est pas un roman, c’est une affaire réelle. Ce n’est pas un acteur Sébastien Selam, c’est une victime, et je me dois en tant que citoyen de défendre la mémoire de Sébastien Selam. »

            Cela est d’un grand comique, car Zemmour est accusé d’avoir inventé des faits, alors qu’il affirme haut et fort… avoir tout inventé ! Ce débat a le mérite de montrer quelle pagaille créé la fiction dans la tête de l’imbécile qui ne sait pas jouer avec la réalité. L’avocat dit : « C’est faux ce que vous avez écrit », l’auteur répond : « Bin oui, c’est faux, puisque je l’ai inventé ! » L’imbécile accuse l’auteur d’avoir fait exactement ce qui le disculpe !


 
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