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J’ai fini par trouver sur le net une des formulations de la fatwa de Lanzmann contre toute fiction traitant de la Shoah : « L’Holocauste est d’abord unique en ceci qu’il édifie autour de lui, en un cercle de flamme, la limite à ne pas franchir parce qu’un certain absolu d’horreur est intransmissible : prétendre le faire c’est se rendre coupable de la transgression la plus grave. La fiction est une transgression, je pense profondément qu’il y a un interdit de la représentation. En voyant La Liste de Schindler, j’ai retrouvé ce que j’avais éprouvé en voyant le feuilleton Holocauste. Transgresser ou trivialiser, ici c’est pareil : le feuilleton ou le film hollywoodien transgressent parce qu’ils `trivialisent´, abolissant le caractère unique de l’Holocauste. » L’Holocauste, on l’aura compris, c’est, dans la tête de Lanzmann, le Dieu Tetragrammaton lui-même, qui « édifie autour de lui un cercle de flamme ». Le représenter, c’est comme, pour un musulman intégriste, faire un portrait de Mohammed. Il y a un « interdit de la représentation » du Dieu de Lanzmann. Le réalisateur est son prophète jaloux. Pourtant, cet intégrisme iconoclaste dessert la prophétie. Le jour où tous les témoins des camps seront morts, comment se transmettra la mémoire de ces horreurs ? Si l’on « ne transsubstantie pas l’horreur en sagesse existentielle », comme dit Kundera, comment la prophétie vivra-t-elle ? Car la Shoah n’est pas Dieu, c’est l’idole de Lanzmann, c’est un événement historique, qui peut sombrer dans l’oubli, comme tout autre événement historique. Un romancier l’a compris bien avant moi, et, heureusement, Lanzmann ne peut pas lui faire de procès, car il s’agit de Jorge Semprun.
« Il faut maintenant désacraliser la mémoire, car si les romanciers ne s’emparent pas de la mémoire des camps, nous n’auront plus que des études sociologiques, des thèses. Mais est-ce suffisant ? La seule manière selon moi de prolonger la mémoire est la mémoire romanesque. Le simple énoncé des faits reste trop dans le flou. On en dit toujours trop ou trop peu. J’ai surpris certains rescapés qui en rajoutaient, de peur de ne pas être crû. Il faut agir autrement pour donner aux lecteurs la capacité de reconstruire les choses. Prenons un exemple : comment un simple témoignage factuel pourrait-il rendre l’odeur d’un four crématoire qui est pourtant, de l’avis de tous les survivants la chose la plus forte, celle qui revient la première à la mémoire ? Si on ne fait pas revivre cela, on perd la mémoire." (Entretien de Jorge Semprun par Guy Duplat dans le cahier spécial paru dans La Libre Belgique du 27 janvier 2005, pp. 18-19.)
Cependant, dans l'énoncé de sa fatwa, à bien le lire, Lanzmann dit que la transmission, la mémoire des événements n'est pas véritablement son souci. Car il affirme avec force qu'"un certain absolu d’horreur est intransmissible". Or si l'on ne transmet par l'absolu de l'horreur, que reste-t-il à transmettre de la Shoah ? Ne vide-t-on pas l'événement Shoah de sa substance ? Mais si jamais on essaie de le faire, si jamais on n'est pas d'accord avec Lanzmann, alors celui-ci a déjà prononcé sa condamnation: "prétendre transmettre l'horreur, dit-il, c'est se rendre coupable de la transgression la plus grave". De son point de vue autocratique, on ne peut que "prétendre" transmettre quelque chose de sensible. C'est là que son nihilisme, sa haine de la culture s'expriment dans toute leur pureté: on pourrait citer des milliers d'exemples d'oeuvres d'art qui ont réussi à "transmettre des horreurs", ou bien des extases. De quel point de vue supra-humain, supra-historique, Lanzmann juge-t-il cela impossible ? C'est d'une prétention inouïe ! Combien même ces tentatives de transmission ne seraient qu'incomplètes ou déformées, pourquoi les condamner ? Quelle autre alternative avons-nous, a part essayer de comprendre ce qu'on vécu les autres, de terrible ou de merveilleux, et d'en faire des oeuvres de fiction ? Toute la culture humaine n'est faite que de ces transmissions improbables, incomplètes, partielles.
"Coupable de la transgression la plus grave" ? Envers qui ? Envers les victimes de la Shoah ? Essayer de comprendre ce qu'elles ont vécu, et de transmettre cette compréhension aux autres, cela serait une insulte à leur égard ? Quel esprit diabolique pourrait oser interdire l'empathie envers les malheureux au nom de leur malheur même ? Ce serait inouï que Lanzmann pense vraiment cela. Toute la culture chrétienne depuis deux mille ans ne fait que méditer l'horreur survenue à un seul homme ! Mais étant donné le mépris du réalisateur envers l'humanisation de la vérité, cela me semble toutefois possible. Il ne veut pas d'une vérité humanisée, il n'aime pas la compréhension empathique qui se fait à travers les poèmes, les romans ou les films. A cela, il préfère la vérité déshumanisée de l'Histoire avec un grand H, sa vérité à lui, Lanzmann, la vérité aride du témoignage brut. Son agit-prop. C'est envers Lanzmann lui-même que l'on serait coupable de la transgression la plus grave, si jamais on essayait de méditer dans une oeuvre sur les malheurs survenus à des millions d'individus particuliers, pris en tant que particuliers, non comme une idée abstraite, "le peuple juif".
Il n'y a pas de raisonnement rationnel dans la position de Lanzmann. Il a accompli un geste mythique. Il a forgé littéralement un tabou. Lanzmann, avec son documentaire fleuve, a érigé le "monument" de la Shoah, où il a enfermé les cris de désespoir de six millions de victimes. Ce n'est pas une métaphore, il le dit lui-même, "dans Shoah, quand les juifs parlent, ils ne disent jamais « je », ils disent « nous », ils parlent au nom de leur peuple, ils sont les porte-parole des morts." Lanzmann, en tant qu'auteur du film, est le gardien des "voix des morts". Il n'y a pas de psychologie dans son film, il y a une mythologie. Sa propre mythologie: une fois le monument funéraire érigé, il trace un "cercle de feu" autour de lui, tout comme Wotan autour de la Walkyrie endormie. Lanzmann ("le lancier" en allemand) garde le sommeil de la Shoah-Brunehilde, et proclame haut et fort, comme le roi des dieux germaniques à la fin de l'opéra de Wagner: "Qui de ma lance craint la pointe, n'aborde ce feu jamais."
C'est la malédiction de la Shoah-Brunehilde, qui dort d'un sommeil agité de cauchemars sous le monument lanzmannien, enterrée dans l'absolu, attendant le héros intrépide qui l'aimerait suffisamment pour la réveiller malgré l'oeil courroucé de Claude. Ce Wotan de pacotille est un gardien de l'oubli, qui se donne pour un gardien de la mémoire. Si on prête l'oreille, on entend que de son "monument" sortent les cris étouffés des malheureux qui voudraient qu'on les aime, qu'on les comprenne par delà la mort, pour qu'ils revivent enfin à nouveau avec nous, dans nos oeuvres culturelles. Des malheureux qui veulent cesser d'être des numéros, hier dans les statistiques nazies, aujourd'hui dans les statistiques de Lanzmann. Des hommes qui veulent sortir du "nous", et du "peuple juif", qui veulent dire "je". Des hommes qui veulent que l'on raconte leur vérité humanisée, individuelle, qui déséspèrent que nous les laissons s'effacer une seconde fois, dans la nuit et le brouillard du nihilisme de leur nouveau kapo. Littell a été ce Siegfried (après Spielberg, après Begnini, après Tim Blake Nelson, réalisateur de The grey zone, film qui raconte la révolte des Sonderkommandos à Auschwitz) qui a franchi le cercle de feu de Lanzmann pour secouer la Shoah endormie et essayer de la réveiller de son cauchemar absolutisé. Ces héros culturels ont osé tirer la Shoah de sa seconde mort, de l'oubli, pour la rendre à la vie culturelle. Ils ont fait ce que souhaitait Kundera: "racheter l'horreur en la transsubstantiant en sagesse existentielle". Ils ont fait une oeuvre libre.
Le procès de Lanzmann contre Les Bienveillantes est paradigmatique. Lanzmann est un des nombreux procureurs qui instruisent sans cesse « les procès de Paris ». Ces procès occupent à l’heure actuelle quasiment tout l’espace publique de discussion dite « culturelle ». S’en désoler ? Surtout pas, ils nous font rire ! Mais surtout ne pas les écouter, même lorsqu'ils ont fait eux-mêmes une oeuvre culturelle. Ne pas céder à leurs menaces de prophètes improvisés. Pas de peurs mystiques. Il reste encore beaucoup d'horreurs à racheter.
PS Je reviens sans cesse depuis des années à un livre magnifique de Nicolae Steinhardt, Le journal de la félicité. Ce brillant intellectuel juif roumain, converti au christianisme, (il deviendra ensuite moine), collègue de génération avec Eliade, Cioran, Ionesco, y raconte sa vie dans les bagnes communistes des années ’60. C’est l’anti-Orwell par excellence : le titre n’a rien d’ironique. C’est un recueil de « fenêtres », au sens de Kundera. Avec un génie extraordinaire, une culture et une sensibilité très fine, Steinhardt raconte la vie des camps, cette vie véritable qui cohabitait avec l’horreur, il y raconte la poésie, les bonheurs et les émerveillements qu’il y a véritablement vécus pendant ses six ans d’incarcération, malgré la famine, les brimades, les insultes et les coups. Et cette vie véritable était faite essentiellement du partage des œuvres culturelles dont les détenus se souvenaient. (Les détenus les plus heureux étaient ceux qui se souvenaient du plus grand nombre de poésies !) C’était l’histoire de la culture qui les maintenait en vie, pas l’Histoire idéologique d’un Lanzmann. C’était la mémoire des œuvres artistiques qui les nourrissait, pas la mémoire aride des horreurs historiques passés, figée dans une posture menaçante et absolutisée. Le plus émouvant c’est que l’obsession de tous les jours des bagnards n’était pas seulement de survivre, comme Ivan Denissovitch, bien qu’ils enduraient la même famine que lui. Ils voulaient rajouter aussi une œuvre à cette histoire de la culture, de composer eux-mêmes encore un poème. Trouver une rime, aussi obsédant que trouver un croûton de pain. Faire un poème à propos de la faim déchirante, à propos des tortures, à propos du froid des cellules ! « Transsubstantier l’horreur en sagesse existentielle » à l’endroit même de l’horreur. Dominer la faim par un poème. « Peut-on écrire encore de la poésie, après les camps de concentration ? » Question complètement absurde, et finalement insultante envers la mémoire des victimes elles-mêmes. Car ON ECRIVAIT DE LA POESIE DANS LES CAMPS DE CONCENTRATION. Et ils ont pris parfois de risques inouïs pour faire sortir ces recueils de poésie de prison, pour que l’Histoire avec un grand H n’oublie pas leur histoire humaine, leur vie réelle, terrible et héroïque, pour que nous, ceux du dehors, apprenions quelque chose de leurs malheurs. Et nous, que faisons-nous pour eux ? Que faisons-nous pour leur mémoire humaine ? De quelles œuvres d’aujourd’hui un futur détenu d’un futur bagne pourra-t-il se souvenir pour résister à la déshumanisation ? Si j’étais paranoïaque, je dirais que le totalitarisme a appris de ses erreurs passées, et qu’aujourd’hui, avec ses procès kafkorwelliens, il détruit d’abord tout ce qui pourrait à l’avenir servir d’arme contre lui. En détruisant l’amour des œuvres culturelles, l’amour de la fiction, il prépare aujourd’hui soigneusement ses victimes pour ses futurs camps de concentration. Des victimes qui ne pourront plus mettre à l’abri leur humanité dans aucun poème, à cause du travail obsessif des Lanzmann éhontés.
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